[Note 484: ] [ (retour) ] C. III, st. 67 et 68.

C'est ainsi que s'annonce le caractère de Ferragus. Ceux de Roland et de Renaud sont aussi mis en scène dès le commencement, tous deux par cet amour soudain que leur inspire Angélique. Renaud apprend le premier qu'elle s'est enfuie et que Ferragus est à sa poursuite. Il court sur leurs traces vers la forêt. Roland apprend les mêmes nouvelles, et de plus que son cousin Renaud s'est mis aussi à la recherche d'Angélique. Il le connaît; s'il peut la trouver, il sait de quoi il est capable. C'en est trop, il prend ses armes, monte sur son cheval Bride-d'Or, et galoppe vers les Ardennes. Renaud arrive dans la forêt, épuisé de fatigue et de soif. Il s'arrête auprès d'une fontaine d'eau limpide. Le poëte, mêlant ici les romans de la Table ronde avec ceux de Charlemagne et de ses paladins, feint que cette fontaine avait été enchantée par Merlin, et qu'elle inspirait à ceux qui buvaient de ses eaux la haine la plus violente pour l'objet qu'ils avaient le plus aimé [485].

[Note 485: ] [ (retour) ] C. III, st. 32 et 33.

Renaud en boit, et à l'instant il rougit de son amour, déteste Angélique autant qu'il l'aimait, revient sur ses pas pour sortir de la forêt, et ne s'arrête qu'auprès d'une autre fontaine plus agréable encore que la première. Il s'assied, se repose et s'endort. Ce n'était point Merlin qui avait enchanté cette fontaine; elle tenait de sa nature un effet tout contraire, et l'on ne pouvait en boire sans se sentir brûler d'amour; en un mot, c'était la fontaine de l'Amour même [486]. Angélique, échappée aux poursuites de Ferragus, arrive un instant après. La chaleur excessive et une longue course l'ont altérée; elle boit à la fontaine, et au même instant elle aperçoit Renaud endormi. L'eau magique fait son effet; Angélique approche, admire le chevalier, cueille des fleurs, les jette sur son visage. Renaud s'éveille: elle s'attend qu'il va être enchanté de la voir; mais il l'aperçoit à peine, que l'eau de la Haine agissant en lui, il se lève brusquement, remonte sur son cheval, et fuit à toute bride. Angélique le suit de toute la rapidité du sien, en lui disant, ou plutôt lui criant les choses les plus tendres [487]; mais il ne l'entend plus; Bayard l'emporte loin de la vue d'Angélique, qui revient alors tristement au lieu d'où elle était partie. Elle reconnaît la place où Renaud s'était endormi, l'herbe et les fleurs qu'il avait foulées, les arbres qui le couvraient de leur ombrage. Elle s'y arrête, adresse à tous ces objets des discours passionnés; et succombant à tant d'agitation et de fatigue, elle s'endort à son tour [488].

[Note 486: ] [ (retour) ] St. 38.

[Note 487: ] [ (retour) ] St. 43 et 46.

[Note 488: ] [ (retour) ] St. 49 et 50.

Roland, qui la cherchait de tous côtés, la trouve dans cette posture: elle y est si belle, que toutes les belles de la terre seraient auprès d'elle ce que les étoiles sont auprès de Diane, ce que Diane est auprès du soleil. Est-il là en effet, ou n'est-il pas dans le paradis? Il la voit, mais rien de ce qu'il voit n'est réel; il rêve, il dort véritablement [489]. Tandis qu'il se parle ainsi à voix basse, transporté d'admiration et d'amour, et regardant Angélique de fort près, Ferragus survient et lui signifie brusquement que cette Dame est la sienne, qu'il ait donc à la quitter sur-le-champ, ou à se préparer au combat. Roland accepte le défi, et le terrible duel commence. Le bruit des coups réveille Angélique; elle prend de nouveau la fuite. Les deux chevaliers continuent de se battre avec acharnement; mais ils sont interrompus par une jeune et belle dame, parente de Ferragus. Elle le cherchait partout pour lui apprendre des nouvelles qui le rappellent en Espagne à l'instant même. Les deux chevaliers se quittent, et Roland se remet de plus belle à la poursuite d'Angélique.

[Note 489: ] [ (retour) ] St. 68 et 69.

On ne peut nier que cette intrigue romanesque ne soit ingénieusement tissue, qu'elle ne donne lieu à des développements, et surtout à des descriptions très-poétiques; mais, à la valeur près, que devient dans toutes ces poursuites le beau caractère de Roland? Et malgré ce que Gravina en a pu dire, quel rapport pouvait-il y avoir entre cette manière de concevoir et de conduire un poëme épique, à la manière grande, sage et toujours héroïque des anciens?