Le caractère d'Astolphe, déjà bien annoncé, est mis à une épreuve piquante et singulière. Demeuré seul dans la tente d'où Angélique et son frère étaient partis, il se croit dispensé d'y rester. Sa lance avait été rompue: l'Argail avait laissé la sienne appuyée contre un arbre, pour se battre l'épée à la main avec Ferragus. Astolphe s'en empare sans en connaître la vertu, et reprend le chemin de Paris. Cette lance d'or était enchantée. Pour peu qu'elle touchât le chevalier le plus ferme sur les arçons, il était renversé du premier coup. Astolphe arrive à Paris. Le grand tournoi était ouvert, et la fortune y était contraire aux chevaliers français. Après des succès variés entre les deux partis, le terrible géant Grandonio est entré dans l'arène, et tout tremble à son aspect. Il renverse Oger le Danois, et ensuite le vieux Turpin. Ganelon et tous les chevaliers de la maison de Mayence ont fait retraite: Griffon seul ose combattre; Grandonio l'abat de même. Gui de Bourgogne, Angelier, Auvin, Avolio, Otton, Berlinguier éprouvent le même sort. Grandonio tue de sa lance Hugues de Marseille: il abat Alard, Richardet, et le fameux Olivier. Il insulte à toute la chevalerie de Charlemagne. L'empereur, honteux et furieux à la fois, s'emporte contre les paladins qui ne sont pas à leur poste ou qui en sont sortis, surtout contre Ganelon, contre Renaud et contre ce traître de Roland; il l'appelle renégat, fils de p.... en toutes lettres, et jure qu'il le pendra de sa main [490]. En supposant que le Bojardo voulût imiter ici les héros d'Homère, qui se disent quelquefois de grosses injures, on conviendra que c'était outrer l'imitation, et que cela est aussi par trop homérique.

[Note 490: ] [ (retour) ]

Figliuol d'una putana, rinegato,

Che se ritorni a me, poss'io morire

Se con le proprie man non t'ho impiccato.

(C. II, st. 64 et 65.)

Pendant tout ce temps, Astolphe était arrivé près de l'enceinte; il avait tout vu, tout entendu; piqué de la défaite de tant de chevaliers chrétiens et de la colère de Charlemagne, il va demander à l'empereur la permission de combattre, s'arme, monte à cheval, et se présente la lance haute. Les spectateurs, malgré sa bonne mine, attendent peu de lui. Charlemagne dit à part: «Il ne manquait plus que cela à notre honte [491].» Astolphe lui-même ne se flatte pas de vaincre; mais il remplit avec courage ce qu'il regarde comme un devoir [492]. Grandonio et lui prennent du champ; le premier, fier de tant de succès, le second un peu pâle de crainte, mais décidé à braver la mort, pour effacer la honte de nos armes. Les deux chevaliers se rencontrent, et dès que la lance a touché Grandonio, il tombe rudement et reste étendu sur le sable [493]. Tout le monde jette un cri d'admiration et de surprise; mais le plus surpris de tous était Astolphe, qui ne concevait rien à sa victoire. Il ne restait plus que deux guerriers païens qui n'eussent pas combattu: ils entrent dans la carrière et sont renversés avec une facilité que ni eux, ni les spectateurs, ni l'empereur, ni surtout Astolphe, ne peuvent comprendre.

[Note 491: ] [ (retour) ]

E poi tra suoi rivolto con rampogna

Disse: e ci manca quest'altra vergogna.

(S. 67.)

[Note 492: ] [ (retour) ] St. 66.

[Note 493: ] [ (retour) ] C. III, st. 4.

Ganelon et toute sa race mayençaise entendent parler de ce brillant succès: ils ne doutent pas que les forces d'Astolphe ne soient épuisées, et qu'ils n'aient bon marché de lui; ils rentrent dans la lice et sont tous abattus l'un après l'autre. Le dernier qui reste prend Astolphe en traître par derrière; il renverse le paladin, qui se relève furieux, tire son épée, prodigue aux Mayençais les noms de lâches et de traîtres, et les défie tous à la fois. Ils fondent en effet sur lui. Astolphe se défend en brave, et blesse quelques-uns des assaillants. Le duc Naismes, Richard, Turpin, prennent sa défense, Charlemagne veut mettre le holà. Astolphe n'entend plus rien, il se moque de l'empereur, lui dit même des injures, et continue de battre les Mayençais. Charles est enfin obligé de le faire arrêter et conduire en prison [494].

[Note 494: ] [ (retour) ] C. III.

Cette scène chevaleresque est pleine de chaleur et d'originalité. Si les miracles de la lance enchantée et la manière dont elle est ici mise en scène ont quelque chose de comique, c'est du comique de situation, et Astolphe, tout avantageux qu'il est, ne pouvant concevoir ce qui le rend si terrible, est une idée neuve et très-heureuse Si quelque chose y descend à un comique trop bas, c'est le rôle que joue Charlemagne. Il sort de son trône, se jette dans la mêlée, fond sur les combattants à grands coups de bâton, casse la tête à plus de trente. Quel est, dit-il, le traître, quel est le rebelle assez hardi pour troubler ma fête?... Il disait à Ganelon: qu'est-ce que cela? Il disait à Astolphe: Est-ce là ce qu'il faut faire [495]? etc. Cela ressemble un peu trop à la colère de Sganarelle ou de Mr. Cassandre, et blesse trop la dignité du caractère et du rang.

[Note 495: ] [ (retour) ]

Dando gran bastonate a questo e quello,

Ch' a più di trenta ne ruppe la testa.

Chi fu quel traditor, chi fu il ribello

C'havut' ha ardir a sturbar la mia festa?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Egli diceva a Gan: Che cosa è questa?

Diceva ad Astolfo: Hor si dee così fare? etc.

(St. 24 et 25.)