Telle est l'exposition du poëme, ou si l'on veut le premier fil d'une action extrêmement complexe. Voici comment est tissu le second. Pendant que Charlemagne ne songe qu'à donner des fêtes, un roi d'Afrique, Gradasse s'est mis en tête d'avoir le bon cheval Bayard et la terrible épée Durandal. La difficulté est que l'un appartient à Renaud et l'autre à Roland; mais cela n'arrête point Gradasse dans ses projets. Il lève une armée de 150,000 hommes. Il se rendra d'abord en Espagne, en fera la conquête, et passera ensuite en France: il vaincra Charlemagne, tuera Renaud et Roland, et prendra l'épée de l'un et le cheval de l'autre. Il réussit dans la première partie de son plan; il remporte de tels avantages sur les Sarrazins d'Espagne, qu'il force le roi Marsile, qui était en paix avec les chrétiens, de leur déclarer la guerre et de joindre une armée formidable à celle qu'il conduit lui-même en France. C'étaient là les tristes nouvelles que Ferragus avait reçues de sa patrie, tandis qu'il se battait avec Roland, et qui l'avaient fait partir sur-le-champ pour l'Espagne [496].
[Note 496: ] [ (retour) ] Voyez ci-dessus, p. 309.
Pour accroître les dangers de Charlemagne, il s'agit d'écarter de lui les deux paladins invincibles, Roland et Renaud, ce dernier surtout qui n'avait nulle raison pour quitter l'empereur, et que Charles venait de nommer commandant-général de ses armées. Le poëte n'y est pas embarrassé. Angélique était retournée dans les états de son père: au moyen du livre de grimoire de Maugis, elle s'y était fait transporter par les démons aux ordres de cet enchanteur. Il serait trop long de dire comment elle avait eu ce livre, et comment Maugis, pour sa peine d'avoir voulu en France s'émanciper avec elle, se trouvait alors au Catay dans une prison [497]; il y était, voilà le fait. Cependant, Angélique était plus occupée que jamais de son amour pour Renaud. Elle rend la liberté à Maugis, à condition qu'il lui amènera son cousin, par la force de ses enchantements [498]. Rien de plus facile; mais ce qui ne l'était pas autant, c'était de détruire dans Renaud l'effet de la fontaine de la Haine.
[Note 497: ] [ (retour) ] Dès le commencement de l'action, Maugis avait surpris Angélique endormie. Armé de son livre de grimoire, il croyait la retenir dans le sommeil, et se permettre avec elle tout ce qu'il voudrait; mais elle avait au doigt un anneau magique qui la préservait de tous les enchantements. Elle s'éveille, jette un cri, éveille son frère Argail qui dormait peu éloigné d'elle; et tandis qu'elle tient Maugis fortement embrassé dans la posture où elle l'avait surpris, l'Argail le lie de la tête aux pieds avec une forte chaîne. Angélique lui prend son livre, lit une évocation; les démons accourent; elle leur ordonne de transporter Maugis enchaîné jusque dans les états de son père; et le triste magicien ayant perdu tout son pouvoir avec son livre, est porté à travers les airs, et remis à Galafron par ses propres diables. (L. I, c. I.)
[Note 498: ] [ (retour) ] C. V.
Avant d'arriver au Catay, dans une barque où Maugis l'a fait entrer par surprise [499], il est jeté dans une île où tout respire le plaisir. Femmes jolies, bonne chère, concerts, tout l'enchante; mais on lui annonce que la reine de ces beaux lieux, la charmante Angélique y va paraître; aussitôt tout lui déplaît, l'effraie, l'irrite: il remonte dans sa barque et s'enfuit [500]. Sur un autre rivage, il court le danger le plus terrible. Il tombe dans les piéges d'un géant monstrueux, est enchaîné, jeté dans une caverne affreuse, livré à une horrible vieille, et se voit près d'être dévoré par un dragon plus monstrueux encore que le géant. Angélique vient à son secours et tâche de le fléchir, au moins par la reconnaissance; mais c'est en vain, il lui déclare qu'il aime mieux mourir que d'être à elle. Angélique, aussi généreuse que tendre, renonce à le poursuivre, mais ne peut renoncer à l'aimer, proteste que s'il ne fallait que mourir pour lui plaire, elle se tuerait à l'instant de sa propre main [501]; retourne tristement dans son palais, et charge Maugis de sauver cet insensible. Devenu libre, Renaud erre dans l'Orient, trouvant et mettant à fin les plus merveilleuses aventures, fuyant toujours Angélique, et ne pouvant retourner en France.
[Note 499: ] [ (retour) ] Ibid.
[Note 500: ] [ (retour) ] C. VIII. On a donc été trois chants entiers sans reprendre le fil de cette aventure. Telle est la marche singulière de ces sortes de poëmes.
Ella rispose: io farò il tuo volere;
E s'altro far volessi io non potrei.
S'io pensassi morando a te piacere
Hora hora con mia man m'ucciderei.
(C. IX, st. 20.)
Roland en était sorti pour chercher celle que son cousin prenait tant de peine à éviter, et qu'il savait être de retour dans ses états. Le chemin qu'il fait par terre est long, ses aventures sont nombreuses, et comme on peut le penser, admirables; telle est, par exemple, celle du pont de la Mort, qui est sur le fleuve du Tanaïs. Roland se bat sur ce pont avec un géant énorme; le géant, blessé à mort, frappe du pied sur le pont: un filet à mailles de fer enveloppe Roland, qui ne peut s'échapper et serait mort de faim auprès du corps de son ennemi, si un autre géant, plus énorme et plus difforme que le premier, voulant tuer Roland d'un coup de sa propre épée Durandal, n'eût coupé les mailles et délivré le paladin, qui le combat aussitôt pour ravoir son épée, et le tue [502]. Il était enfin arrivé en Circassie, lorsqu'il tombe dans un piége plus dangereux que les géants, les dragons et le pont de la Mort. Une belle dame se présente à lui sur un autre pont [503], et l'invite à boire dans une coupe, dont la liqueur magique lui fait perdre tout souvenir et l'idée même d'Angélique. Il entre dans l'île enchantée de la fée Dragontine, d'où il ne songe plus à sortir. Plusieurs autres paladins et chevaliers y arrivent, et restent enchantés comme lui.