Agramant qui connaît ce vieillard pour un nécromancien savant et pour un prophète, croit facilement à ses paroles, et se décide à chercher avant tout, le mont de Carène et la retraite de Roger. Un des rois de son armée va chercher partout cette montagne et ne la trouve pas [525]. On se moque alors, dans le conseil, du vieux roi des Garamantes et de ses oracles. Il répond qu'on ne connaît pas le mont de Carène, mais qu'il n'en existe pas moins, qu'il est inabordable, qu'on n'y peut monter, en un mot, si l'on ne se procure l'anneau que possède la belle Angélique. Pour convaincre enfin les incrédules, il prédit que sa mort approche, qu'il va mourir; et il meurt [526]. Alors, il faut bien le croire; mais comment aller au Catay dérober cet anneau à la fille du puissant Galafron? Agramant promet de créer roi d'un grand état quiconque lui apportera l'anneau. L'un des rois présents au conseil propose pour ce coup-de-main une espèce de nain qui est à son service, le plus hardi et le plus adroit voleur qu'il y ait au monde. On fait venir le petit Brunel, qui ne trouve rien de si facile que cette commission, et qui part sur-le-champ pour la faire [527]. Il ne perd pas de temps, et revient avec l'anneau d'Angélique, et de plus avec le cheval de Sacripant, l'épée de Marfise, l'épée et le cor de Roland, qu'il leur a volés de même à mesure qu'il les a trouvés en route [528]. Agramant tient parole à celui qui a si bien fait ses preuves, et il couronne de sa main Brunel roi de Tingitane, avec plein pouvoir sur les peuples, le territoire et toutes les dépendances [529].

[Note 525: ] [ (retour) ] C. III, st. 17 et 18.

[Note 526: ] [ (retour) ] Le poëte a mis ici un trait de sentiment qui fait voie que s'il avait conçu autrement son sujet, il pouvait y répandre des beautés d'un autre genre. «Ayant ainsi parlé, le vieux roi baissa la tête en répandant beaucoup de larmes: Je suis, dit-il, plus malheureux que les autres, car je connais avant le temps ma destinée; pour preuve de tout ce que je vous ai annoncé, je vous dis que l'heure de ma mort est arrivée, etc. (St. 31.)

[Note 527: ] [ (retour) ] St. 40, 41 et 42.

[Note 528: ] [ (retour) ] Les ruses qu'il emploie pour les avoir sont disséminées dans les chants V, X à la fin, XI, XV à la fin, et XVI. Ce sont autant de scènes comiques qui viennent couper les récits de combats et les autres aventures.

[Note 529: ] [ (retour) ] C. XVI, st. 14.

On se met aussitôt à chercher le mont de Carène: on le trouve à l'aide de l'anneau; mais il est d'une hauteur inaccessible. Le nouveau petit roi que rien n'embarrasse conseille de faire un grand tournoi au pied de la montagne, certain que le jeune Roger ne tiendra point à ce spectacle et voudra descendre dans la plaine. Tout arrive comme il l'avait prévu. Roger descend, malgré les avis et les prières d'Atlant [530]. Brunel fait si bien qu'il l'engage à courir lui-même dans le tournoi, où il goûte les premiers fruits de son amour inné pour la gloire [531]. Agramant l'arme chevalier [532]. Atlant obligé de céder à la fatalité qui entraîne son élève, prédit les victoires qui l'attendent en France; mais il s'y fera chrétien, et périra par les trahisons de la maison de Mayence. Les héros ses descendants surpasseront sa gloire. Ce sont les princes de la maison d'Este; et l'on trouve ici, dans six octaves seulement [533], la première ébauche des flatteries poétiques prodiguées bientôt après par l'Arioste à cette illustre maison. L'on reconnaît en général dans toute cette partie de la fable les principaux fondements de celle du Roland furieux, plusieurs des caractères qui doivent y figurer, et des événements dont le fil y doit être repris.

[Note 530: ] [ (retour) ] Toute cette scène, où le jeune Roger paraît pour la première fois, est pleine d'intérêt, de mouvement et de vérité; elle remplit tout le reste du seizième chant.

[Note 531: ] [ (retour) ] C. XVII.

[Note 532: ] [ (retour) ] C. XXI.