Bradamante attaquée à l'improviste et lorsqu'elle était sans casque, est blessée grièvement à la tête. Surprise et non effrayée, elle défie au combat tous ces lâches; elle en tue ou disperse une partie, tandis que Roger tue et disperse le reste. La guerrière n'est satisfaite que lorsqu'elle a fendu en deux jusqu'à la ceinture le Sarrazin qui l'a blessée [548]. Elle s'obstine à en poursuivre un autre qui fuit long-temps devant elle à travers les bois. Elle l'atteint enfin et le tue; mais elle est surprise par la nuit. Elle était blessée, accablée de fatigue et perdait beaucoup de sang; elle trouve heureusement un ermitage [549], où un vieil ermite la reçoit, la panse et la guérit, après avoir, selon le privilége du poëme romanesque de mêler le comique au sérieux, avoué que n'ayant pas vu d'homme le venir visiter depuis soixante ans, il l'a d'abord prise pour le diable.

[Note 548: ] [ (retour) ] C. VI, st. 14.

[Note 549: ] [ (retour) ] C. VIII, st. 53.

Cette idée lui revient et le frappe bien plus encore, lorsque, voulant panser la blessure du jeune chevalier, il lui découvre la tête et voit flotter une chevelure de femme; il croit que c'est le diable en personne qui a pris cette forme pour le tenter [550]; mais enfin revenu de ses terreurs, il commence la cure en coupant les beaux cheveux de Bradamante comme ceux d'un jeune garçon [551]; et ces cheveux courts sont la source de l'erreur où tombe un moment après la tendre Fleur-d'Epine, qui la prend pour un jeune et beau guerrier, et sent pour elle tous les feux de l'amour. C'est le commencement d'une aventure fort vive, dont l'Arioste a fait un de ses épisodes les plus piquants, mais aussi l'un des plus libres [552].

[Note 550: ] [ (retour) ]

Meschino me dicendo, io son perito;

Quest' è il demonio certo, il veggio a l'orma,

Che per tantarmi a presa questa forma.

(St. 66.)

[Note 551: ] [ (retour) ]

Le chiome gli tagliò come a garzone;

Poi le donà la sua benedettione.

(St. 67.)

[Note 552: ] [ (retour) ] Orlando furioso, C. XXV.

Là, furent interrompus les chants du Bojardo, et l'on ne peut savoir, ni s'il avait réservé pour dénoûment à cette douce erreur de Fleur-d'Epine l'espiéglerie de Richardet, jeune frère de Bradamante, ni ce qu'il comptait faire de Roland et de son amour pour Angélique, ni ce que seraient devenues plusieurs des autres aventures qu'il avait préparées et conduites jusqu'alors avec tant d'imagination et tant d'art. Ce qui n'est pas douteux, ce sont les desseins qu'il avait sur Roger et sur Bradamante, destinés tous deux à s'unir pour être la tige glorieuse des princes de la maison d'Este. Il est fâcheux pour sa gloire qu'il n'ait pu achever ce qu'il avait si heureusement commencé, mais l'art y a gagné sans doute; car l'Arioste ne fût pas revenu sur un sujet déjà complètement traité; et le Roland furieux n'existerait pas.

Le poëme du Bojardo, tel qu'il a été laissé par son auteur, a contre lui la grande supériorité du poëme de l'Arioste, la supériorité non moins marquée de la manière dont l'ingénieux Berni le refit, après que l'Arioste eut montré la véritable façon de traiter ces romans épiques, et enfin l'insipidité du continuateur Agostini, qui ajouta trente-trois chants aux soixante-dix-neuf du Bojardo, les remplit d'inventions si pauvres, et les écrivit d'un style si plat, qu'ils sont tout-à-fait illisibles, et qu'ils détournent de lire l'ouvrage imparfait, mais beaucoup meilleur du Bojardo, avec lequel ils paraissent toujours. Ce Niccolo degli Agostini était un Vénitien établi à Ferrare, auteur de quelques poésies médiocres [553], et d'une traduction des Métamorphoses d'Ovide, entièrement effacée par celle de l'Anguillara. Après la mort du Bojardo, et lorsqu'il existait déjà quatre ou cinq éditions de son poëme [554], il se crut en état de l'achever. On dit que ce fut un duc de Milan qui l'y engagea [555]; dans ce cas, ce serait François-Marie Sforce, qui ne fut rétabli qu'en 1525, et qui n'est connu que par ce seul trait dans l'histoire des lettres; mais il est singulier que l'idée en soit venue à ce duc, et plus singulier encore qu'elle ait pu être adoptée et exécutée par ce poëte, lorsqu'il avait déjà paru deux éditions du Roland furieux [556]. Il y a un degré de médiocrité que rien ne décourage.

[Note 553: ] [ (retour) ] Entre autres d'un poëme intitulé i Successi bellici. Voyez Mazzuchelli, Scritt. Ital., t. I, part. I, p. 216.