S'il veut donner une idée de la force de Roland, «Roland, dit-il, avait une force si prodigieuse qu'il portait autrefois, comme le dit Turpin, une grande colonne toute entière depuis Anglante jusqu'à Brava; cela est ainsi dans son livre [559].» Si c'est un énorme éléphant qu'il veut peindre, il accuse Turpin d'en avoir exagéré les dimensions. «Mon auteur dit, et ja ne puis le croire, qu'il avait trente palmes de hauteur et vingt de grosseur. Si cela n'est pas entièrement vrai, je l'excuse, car il ne le savait que par ouï-dire [560].» Et un peu plus bas, en parlant des jambes de ce monstrueux animal: «Turpin dit que chacune était aussi grosse que le buste d'un homme l'est à la ceinture. Je n'ai pas, ajoute-t-il, de preuve démonstrative à vous donner, n'en ayant pas alors pris la mesure [561]

[Note 558: ] [ (retour) ]

Io di tal colpo assai mi maraviglio,

Ma come io dico, la scrive Turpino.

(C. XVIII, st. 21.)

[Note 559: ] [ (retour) ]

Haveva il conte Orlando forza tanta

Che già portava, come Turpin dice,

Una colonna intiera tutta quanta

D'Anglante a Brava; il suo libro lo dice.

(L. II, C. V, st. 11.)

[Note 560: ] [ (retour) ]

S'el ver non scrisse apunto, ed io lo scusso,

Che se ne stette per relatione.

(C XXVIII, st. 31 et 32.)

[Note 561: ] [ (retour) ]

Dice Turpin che ciascuna era grossa

Com' è un busto d'huom a la cintura;

Io non ho prova che chiarir vi possa,

Perch' io non presi althora la misura.

(St. 36.)

Où donc le savant et judicieux Gravina pouvait-il trouver matière à cette si grande différence qu'il met entre le poëme de Pulci et celui de Bojardo? Il y a sans doute dans celui-ci beaucoup moins de bouffonneries; le génie de l'auteur paraît naturellement plus grave et plus porté au grand; mais n'est-ce pas quelquefois un tort de traiter sérieusement des choses folles? Et l'une des causes de l'ennui que l'on éprouve en lisant le Bojardo ne vient-elle pas de ce qu'il a eu souvent ce tort-là?

Un grand et incontestable avantage qu'il a sur les autres romanciers de ce temps, c'est en général son respect pour la décence et pour les mœurs. Elles ne sont peut-être blessées qu'une ou deux seules fois dans son poëme; et parmi tant d'aventures galantes, il n'en est pas davantage, du moins quant à l'expression, où l'on puisse lui reprocher d'avoir offensé la pudeur. L'une est l'aventure de la belle et tendre Fleur-de-Lys avec son cher Brandimart; elle ne l'avait pas vue depuis long-temps; elle le retrouve seul dans un vallon délicieux et solitaire, se jette dans ses bras, le délivre elle-même de toutes les pièces de son armure, et se dédommage avec lui, sans délai comme sans réserve, du temps qu'elle avait perdu, dédommagement dont le poëte ne nous épargne aucune circonstance [562]. Le second exemple est dans le récit qu'une belle dame fait à Roland et à Brandimart de la jalousie de son vieux mari, de l'idée fausse et incomplète qu'il lui avait donnée des derniers plaisirs d'amour, et de la douce manière dont elle fut détrompée par un jeune amant [563]. Mais ces deux traits ne suffisent-ils pas pour rendre difficile à comprendre comment la sévérité de Gravina s'accommodait de vivacités pareilles, et comment il trouvait tant de ressemblance entre une sorte d'épopée où l'on pouvait oser se les permettre, et la noble et chaste épopée des Grecs et des Romains?

[Note 562: ] [ (retour) ] L. I, c. XIX, st. 61, 2 et 3.

[Note 563: ] [ (retour) ] C. XXII. st. 25 et 26.

Quant au style, il nous conviendrait mal de vouloir en être juges dans une langue qui n'est pas la nôtre, et dont les délicatesses sont infinies; mais il paraît que celui du Bojardo n'avait ni la grandeur qui eût été nécessaire pour le projet qu'on lui suppose de donner à l'Italie un poëme rival de l'épopée antique, ni la grâce et la légèreté qu'exigeait le poëme romanesque. Ses locutions, le tour de ses vers, la chute de ses stances ne nous paraissent pas de beaucoup supérieurs à ce qu'ils sont dans les deux derniers poëmes dont nous avons parlé. Son expression n'a ni l'originalité souvent poétique du Mambriano, ni surtout cette élégante naïveté qui nous charme dans le Morgante; enfin il était certainement poëte par l'imagination; mais on risque peu de se tromper en disant qu'il l'était beaucoup moins par le style.