[Note 521: ][(retour) ] Dans l'Allegoria del poema, jointe à presque toutes les éditions de la Jérusalem délivrée.

Voyez son discours intitulé Allégorie du poëme; vous y apprendrez que l'armée des croisés étant composée de différents princes et d'autres soldats chrétiens, représente l'homme qui est un composé d'ame et de corps, et d'une ame non pas simple, mais partagée en différentes puissances; que Jérusalem, ville forte et placée dans un terrain âpre et montueux, vers laquelle sont dirigées toutes les entreprises de l'armée fidèle, désigne la félicité civile, convenable au bon chrétien, félicité difficile à acquérir, placée sur la cime escarpée où habite la Vertu, mais où doivent tendre toutes les actions de l'homme politique. Vous y apprendrez encore que Godefroy est l'image de l'intelligence, que Renaud, Tancrède et les autres princes, figurent les autres qualités de l'ame, et que le corps humain est représenté par les soldats; que l'amour qui fait déraisonner Tancrède, Renaud et d'autres guerriers, et qui les éloigne de Godefroy, désigne les combats que livrent à la puissance raisonnable la concupiscible et l'irascible, etc., etc.»

Je sais bien que cette Allégorie, qu'il écrivit en un jour[522], ne fut qu'une espèce de jeu d'esprit, auquel il voulut d'abord que les autres fussent pris; que son premier dessein était de mettre ainsi à couvert les amours, les enchantements, et tout ce qu'il y avait de trop peu grave dans son poëme, en faisant croire qu'il avait caché sous ces dehors frivoles des vues philosophiques et politiques. Une de ses lettres nous l'apprend[523]; mais elle nous apprend aussi que quand il eut terminé ce travail, il en fut si émerveillé lui-même, il en trouva toutes les parties si exactement correspondantes et si bien d'accord avec le sens littéral de sa Jérusalem, qu'il finit par douter si, même en la commençant, il n'avait pas eu cette pensée[524]. Ne mettons pas à cela plus d'importance qu'il ne faut, mais reconnaissons cependant que ni l'illusion qu'il avait voulu faire, ni celle qu'il finit par éprouver, ne sont d'un esprit bien sage, et que ni Homère ni Virgile n'en avaient, quoi qu'on puisse dire, voulu causer ni éprouvé eux-mêmes de pareilles.

[Note 522: ][(retour) ] A Ferrare, au mois de juin 1576.

[Note 523: ][(retour) ] Citée dans sa Vie, par Serassi, p. 223, d'après un manuscrit, et jusqu'alors inédite.

[Note 524: ][(retour) ] Ond'io dubito, che non sia vero che quando cominciai il mia poema avessi questo pensiero. (Ibid., p. 124.)

De ce vice, qu'on peut appeler radical, naissent en effet tous les autres. Ce n'est pas assez d'en reconnaître les suites dans quelques vers trop brillantés, dans quelques images trop fleuries, dans des expressions et des tours affectés, que le critique français avait sans doute en vue quand il se servit de ce mot de clinquant dont on a fait tant de bruit, et qu'un critique italien avait employé avant lui, sans qu'on lui en ait fait les mêmes reproches; il y faut voir aussi la source de défauts peut-être plus graves, dans les narrations, dans les descriptions, et surtout dans les situations pathétiques et les discours passionnés. Expliquons ceci par des exemples.

Dans les narrations, on peut regarder comme un défaut opposé à ce jugement, à cette sagesse, à ce bon sens que recommande Horace, et que les deux anciens maîtres de l'épopée ne blessent jamais, toute circonstance inutile et qui ne sert que d'un vain ornement; tout détail minutieux, tout effet exagéré, toute particularité purement et inutilement accessoire. Un vieillard, ami des chrétiens, instruit les deux chevaliers qui vont chercher Renaud, de la manière dont ce jeune guerrier avait été surpris et enlevé par Armide[525]. Arrivé au bord du fleuve Oronte, il était passé dans une île où Armide cachée l'attendait pour le poignarder. La beauté ravissante de ce lieu est décrite avec autant de goût que de charme. Dans cette première partie de la narration, l'agréable n'est que joint au nécessaire; dans le reste, il prend trop évidemment le dessus. Renaud entend le fleuve murmurer et rendre de nouveaux sons. Il regarde; «il voit au milieu de son cours une onde qui tourne et retourne sur elle-même; et de là sort une blonde chevelure, et de là s'élève la figure d'une femme, e quinci il petto e le mammelle, et tout le reste de son corps jusqu'aux endroits que cache la pudeur[526].»--Ne perdons pas de vue que ce n'est point ici une description faite par le poëte, mais une narration faite par un vieillard. Il se plaît fort dans la peinture de ce joli fantôme. Il le compare aux nymphes et aux déesses qu'on voit dans un spectacle nocturne s'élever lentement du milieu du théâtre. «Ce n'est pas, dit-il ensuite, une syrène véritable, mais elle semble une de celles qui habitaient une mer dangereuse auprès du rivage de Tirrhène.» Elle se met à chanter une chanson galante de vingt-quatre vers, et le bon vieillard qui l'a retenue à merveille, la répète tout entière aux chevaliers[527].

[Note 525: ][(retour) ] C. XIV, st. 51 et suiv.

[Note 526: ][(retour) ] St. 60.