[Note 527: ][(retour) ] St. 62, 63 et 64.
Renaud s'endort à ces doux chants, continue le vieil ermite: la magicienne sort de son embuscade, et court à lui ne respirant que la vengeance; «mais quand elle fixe sur lui ses regards, qu'elle le voit respirer si paisiblement, qu'elle voit dans ses yeux, quoiqu'ils soient fermés, une expression douce et riante (qu'est-ce donc quand il peut les mouvoir?) d'abord elle s'arrête en suspens; ensuite elle s'assied près de lui; elle sent en le regardant s'apaiser toute sa colère: elle reste désormais tellement penchée sur ce front plein de charmes, qu'elle ressemble à Narcisse auprès de sa fontaine. De son voile, elle essuie la sueur qu'on y voit couler; elle s'en sert ensuite pour agiter doucement l'air, et pour tempérer les ardeurs du soleil[528]. «Ainsi, qui le croirait? (il faut ici traduire mot pour mot), les ardeurs assoupies de ses yeux cachés fondirent cette glace qui s'endurcissait plus que le diamant dans son cœur[529].»
[Note 528: ][(retour) ] Si l'on en excepte un ou deux traits, ce tableau est charmant, et aussi vrai qu'il est agréable: quel dommage qu'il soit gâté par ce qui suit!
[Note 529: ][(retour) ] St. 67.
Que ceci nous suffise pour exemple des narrations; je n'en pouvais peut-être citer aucun où la convenance fut plus complètement blessée, je ne dis pas seulement par quelques expressions, mais par le fond même du récit, mis dans la bouche d'un vieillard, qui ôte à la plupart de ces détails toute vraisemblance.
Il y a deux sortes de descriptions, celles des choses et celles des personnes, ou les portraits. Ne voulant parler que des plus célèbres, je choisirais pour exemples des mêmes défauts dans les unes et dans les autres quelques traits des jardins d'Armide, et du portrait d'Armide elle-même; mais ces deux morceaux entiers me fourniront, dans le chapitre suivant, une citation plus importante et un parallèle déjà promis. Nous pourrons alors observer, et ces vices brillants, qui sont là, comme dans tout le poëme, rachetés par des beautés exquises, et les résultats d'une rivalité dangereuse que le Tasse pouvait seul soutenir.
A l'égard des situations touchantes et des peintures de passions fortes où des fautes du même genre et des traits d'esprit déplacés détruisent le pathétique, c'est, de tous les défauts reprochés au Tasse, celui qu'on peut lui pardonner le moins, et malheureusement l'un des reproches qu'il paraît le plus mériter.
Quelle peinture devait être plus pathétique et plus terrible que celle du désespoir d'un amant qui, pendant la nuit, tue, sans la connaître une maîtresse adorée? Voyez Tancrède prêt à baptiser Clorinde qu'il a blessée à mort. Il ne meurt pas, parce qu'il recueille en ce moment toutes ses forces, qu'il les met en garde auprès de son cœur, et que, réprimant sa douleur, il s'occupe à donner la vie avec l'eau à celle qu'il a tuée avec le fer[530]. Des Français qui arrivent le trouvent mourant, et l'emportent avec Clorinde, à peine vivant en soi, et mort en elle qui est morte[531]. Lorsqu'il revient à lui et qu'il se retrouve dans sa tente au milieu de ses amis, il se répand en plaintes qui devraient arracher des larmes; mais comment ne seraient-elles pas séchées par cette froide apostrophe à sa main[532]? «Ah! main timide et lente, toi qui sais tous les moyens du blesser, toi impie et infâme ministre de la mort, que n'oses-tu maintenant trancher le fil de cette vie coupable? Perce ma poitrine, et de ton fer barbare déchire cruellement mon cœur! Mais peut-être habituée à des actions atroces et impies, regardes-tu comme un acte de pitié de donner la mort à ma douleur.» Après quelques mouvements plus passionnés, mais où l'on ne voit pas encore l'expression d'un véritable désespoir, il demande où est le corps de Clorinde. Peut-être est-il la proie des bêtes féroces[533]. «Ah! trop noble proie! ah! trop douce, trop chère, et trop précieuse pâture, ah! restes malheureux, contre qui les ombres et les forêts ont irrité, moi d'abord, et ensuite les bêtes sauvages! J'irai où vous êtes, et je vous aurai avec moi, si vous existez encore, ô dépouilles chéries! Mais s'il arrive que ces membres si délicats aient assouvi des appétits féroces, je veux que la même gueule m'engloutisse: je veux être renfermé dans le ventre qui les renferme. Tombe honorable et heureuse pour moi, quelque part qu'elle puisse être, s'il m'est permis d'y être avec eux!»
A dar si volse
Vita con l'acqua a chi col ferro uccise.
(C. XII, st. 68.)
[Note 531: ][(retour) ] In se mal vivo e morto in lei ch' è morta. (St. 71.)