[Note 518: ][(retour) ] Allusion à la belle comparaison de Lucrèce, et à l'heureux emploi qu'il en avait fait lui-même dans le début de son poëme: Così a l'egro fanciul, etc.
Sans prendre trop à la rigueur ces aveux modestes, il en résulte toujours qu'on n'est point coupable en croyant apercevoir des défauts dans un ouvrage ou l'auteur lui-même voyait tant d'imperfections, et que dans un âge plus avancé, il nommait les jeux de sa jeunesse[519]. Ces défauts, dans un si grand et si beau génie, venaient tous de ce qu'il ne joignait pas, au même degré, à ses qualités éminentes, une autre qualité plus vulgaire en apparence, mais qu'Horace appelle cependant le principe et la source de l'art d'écrire; je veux dire cette sagesse[520], ce jugement exquis, tranchons le mot, ce bon sens, ennemi de tout excès, de toute affectation, de toute recherche, qui retient toujours dans de justes bornes l'esprit le plus subtil et l'imagination la plus féconde; cette qualité précieuse enfin, dont il paraît que la nature avait fait l'un des principaux attributs de l'homme, et qu'il ne parvient même à étouffer qu'à force de soins et d'études. Le bon sens brille d'un doux éclat dans tous les bons auteurs de l'antiquité, parce que les anciens vivaient plus près de la nature, qu'ils la consultaient seule, et qu'ils n'empruntaient pour la peindre d'autres couleurs que celles qu'elle leur fournissait elle-même; il se trouve plus rarement chez les modernes, parce que, dans toutes les nations, les auteurs suivent plutôt le goût national que la voix de la nature, et que ce goût y est comme les mœurs, un composé bizarre de corruption, de préjugés et de restes de barbarie.
[Note 519: ][(retour) ] Gli scherzi dell'età più giovanile. Au commencement de son discours intitulé: del Giudizio.
[Note 520: ][(retour) ] Scribendi rectè sapere est principium et fons. (De Arte poëticâ.)
Peu d'auteurs ont assez de force pour s'isoler de leur nation et de leur siècle. Dans le siècle où le Tasse écrivait, siècle cependant que l'on appelle à juste titre le siècle d'or de la littérature italienne, l'Italie était déjà livrée à des abus d'esprit, qui ne firent qu'augmenter dans la suite. Pétrarque, ce beau génie, ce créateur de la poésie érotique moderne, avait aussi créé un spiritualisme, une mysticité d'amour et de langage, sur lesquels on se piquait encore de renchérir. Les Petrarquistes, dont le nombre fut grand dans le seizième siècle, et qui n'avaient pas le génie de leur modèle, outrèrent ses défauts, et furent souvent inintelligibles pour eux-mêmes. Pétrarque et ses imitateurs firent passer dans leur langue des expressions précieuses et recherchées, qui peut-être alors étaient trop fréquentes pour ne pas sembler naturelles, mais dont l'Italie elle-même est désabusée aujourd'hui. Les poésies lyriques du Tasse, poésies trop peu connues, trop nombreuses, mais dont un choix bien fait serait comparable aux recueils de ce genre les plus estimés, prouvent assez que, malgré la supériorité de son esprit, il fut loin de se garantir des défauts brillants de son siècle.
En commençant sa Jérusalem, il se proposa sans doute de changer sa manière, et d'imiter dans son style, comme dans plusieurs de ses inventions et dans le tissu régulier de sa fable, Homère et Virgile qu'il étudiait sans cesse, et dont il ne parlait qu'avec le ton de l'admiration et de l'enthousiasme. Mais on sait le pouvoir que les premières habitudes ont sur l'esprit comme sur le corps. Malgré tous les efforts qu'il fit peut-être, est-il étonnant que l'on aperçoive souvent dans son poëme, au milieu des plus grandes beautés de style, de malheureux vestiges de son vice originel?
Les poëmes romanesques ou romans épiques qui avaient inondé l'Italie, avaient semé dans la langue et dans les imaginations italiennes, un grand nombre d'expressions et d'idées ennemies du bon goût, et même du bons sens, pris dans cette acception positive que lui donne Horace quand il en fait la première règle de l'art d'écrire. Nourri dans sa jeunesse de la lecture de ces ouvrages, ayant lui-même, dès l'âge de dix-sept ans, figuré parmi les poëtes romanciers; malgré les notions saines qu'il acquit ensuite sur la véritable épopée, il lui fut impossible de ne pas conserver, dans un poëme héroïque, quelques-uns des défauts qu'il s'était habitué à excuser et même à imiter dans les romans.
La philosophie du Tasse était celle d'Aristote, réunie à la philosophie de Platon. Il avait appris dans le premier de ces philosophes toutes les finesses, et même toutes les subtilités de la dialectique. L'arme du sophisme lui était familière. Dans ses ouvrages en prose, il s'en sert quelquefois d'une manière que l'école approuve peut-être, mais que le bon sens réprouve. Il est affligeant, par exemple, qu'un aussi beau génie descende à des puérilités telles que celles-ci. Pour élever le Roland furieux au rang des poëmes héroïques, l'académie de la Crusca avait pris le parti de dire: poëme héroïque et roman, c'est tout un. «Ce qui n'est ni tout ni un, répond le Tasse, ne peut être tout un: or, le poëme de l'Arioste n'est ni tout ni un; donc il ne peut être tout un, avec un poëme héroïque.» Il est vrai que l'Infarinato, dans sa réplique, pour se moquer de ce mauvais sophisme, en fait un plus bizarre et plus mauvais encore. Pour l'entendre, il faut se rappeler que Tasso, en italien, signifie aussi un blaireau. «Vous êtes il Tasso, dit l'académicien; cependant vous n'êtes ni il, ni Tasso; car si vous étiez il, vous seriez un article, et si vous étiez Tasso, vous seriez une bête.» Cela est assurément détestable, mais le Tasse avait le malheur d'y avoir donné lieu. Lorsque dans un ouvrage de discussion, et dans la maturité de l'âge (car il avait alors quarante-un ans), un auteur se permet de raisonner ainsi, il n'est pas étonnant que, dans un âge plus tendre, et dans un ouvrage de pure imagination, il ait pu se soustraire quelquefois aux sévères lois du bon sens, qui sont aussi celles du bon goût?
Il avait appris de Platon à se livrer aux méditations contemplatives, et son ame naturellement élevée, avait facilement reçu l'empreinte du beau moral, tel que l'avait si bien conçu le plus sublime des anciens philosophes, mais non pas toujours le plus raisonnable. Ce fut à son exemple qu'il composa des dialogues où l'on trouve souvent des beautés dignes de son maître, mais qui souvent aussi sont défigurées par des pointilleries scolastiques, dont nous venons de voir un exemple, et dont les dialogues de Platon même ne sont pas toujours exempts. Son poëme est rempli des traces du platonisme: on les reconnaît à la noblesse, à la beauté idéale de ses pensées et de ses maximes, mais on les reconnaît aussi à cette métaphysique amoureuse que Pétrarque avait mise à la mode, et que, dans leurs plaisirs, dans leurs plaintes, leurs regrets, les amants du Tasse emploient souvent au lieu du langage de la nature.
C'est encore de Platon qu'il avait pris un goût excessif pour l'allégorie. Il le poussa jusqu'à ne plus voir dans les poëmes d'Homère et de Virgile que des allégories continuelles, et voulut, à cet exemple, allégoriser toute sa Jérusalem. Quelques parties de ces anciens poëmes étaient peut-être en effet allégoriques. Le chantre d'Achille et celui d'Énée, à l'exemple des premiers poëtes, y couvraient peut-être de ce voile ingénieux les vérités les plus sublimes de la physique et de l'astronomie; mais imaginer que le tissu entier de leurs fables est une pure allégorie; que leurs héros ne sont que des emblèmes; penser et écrire que l'Iliade est l'image de la vie civile, l'Odyssée celle de la vie contemplative, et l'Énéide un mélange de l'une et de l'autre; soutenir gravement que l'homme contemplatif étant solitaire, et l'homme actif vivant dans la société civile, c'est pour cela qu'Ulysse, à son départ de chez Calypso, est seul, et non pas accompagné d'une armée ou d'une multitude de suivants; qu'Agamemnon et Achille, au contraire, sont représentés, l'un comme général de l'armée des Grecs, l'autre comme chef des Myrmidons; qu'Énée enfin est accompagné lorsqu'il combat ou qu'il fait d'autres actes de la vie civile, mais que pour descendre aux Champs-Élysées, il laisse tous ses compagnons, même son fidèle Achate; et que ce n'est pas au hasard que le poëte le fait ainsi aller seul, parce que ce voyage signifie une contemplation des peines et des récompenses qui sont réservées dans l'autre vie aux ames des bons et des méchants; qu'en outre l'opération de l'intelligence spéculative qui est l'opération d'une seule puissance est très-bien figurée par l'action d'un seul; mais que l'opération politique qui procède de l'intelligence et en même temps des autres puissances de l'ame, lesquelles sont, pour ainsi dire, des citoyens réunis dans une république, ne peut être aussi bien représentée par une action où plusieurs ne concourent pas ensemble à une seule fin; établir en principe toutes ces rêveries et les prendre, ou feindre de les prendre pour règles, comme fit le Tasse[521], n'est-ce pas prouver assez qu'avec une imagination très-riche et plusieurs autres qualités poétiques, portées même au plus haut degré, on n'a pas toujours ce bon sens, dont la véritable et saine poésie ne doit s'écarter jamais?