[Note 513: ][(retour) ] Opere del conte Carlo Gozzi, Venezia, 1772, t. VI, p. 274.

Nous avons vu ce que les ennemis du Tasse osèrent écrire en Italie sur son ouvrage; mais qu'est-ce que ses propres amis en pensaient alors, et qu'en pensait-il lui-même? Cela tient encore à l'histoire de ce poëme, si digne, sous tous les rapports, d'occuper les amis des lettres; et il ne peut être indifférent de le savoir.

On se rappelle à quelle fâcheuse position il était réduit lorsque, sans sa participation et à son insu, son poëme fut imprimé, pour la première fois, d'après une copie imparfaite, et se répandit dans toute l'Italie. Malade, privé de sa liberté, souvent même de sa raison, hors d'état d'en donner lui-même une édition plus correcte, ce qui l'affligeait le plus, c'est qu'il sentait mieux que personne la nécessité de cette correction. Ses amis, ses admirateurs la sentaient comme lui. «Ce poëme, écrivait Horace Lombardelli[514], honore la religion, la poésie et notre siècle autant que l'auteur même; je ne doute pas que la fleur des esprits d'Italie ne se plaise à le commenter, et à en faire sentir toutes les beautés, surtout lorsque l'auteur y pourra mettre la dernière main. Plaise à Dieu qu'il le puisse, et que son poëme n'aye pas le même sort que l'Énéide!» Camillo Pellegrino, dans ce dialogue qu'il consacre à la gloire du Tasse[515], reconnaît dans son poëme la même incorrection. «Espérons, dit-il, que si le ciel lui est assez favorable, ainsi qu'à notre siècle, pour lui rendre la santé, il mettra la dernière main à sa Jérusalem, qu'il étendra ou éclaircira quelques endroits qui paraissent maintenant obscurs et tronqués, et qu'il portera ce poëme à son entière perfection. Avant que cette disgrâce lui fût arrivée, il avait souvent dit qu'il n'était pas entièrement content de son ouvrage, et qu'il avait dessein d'y faire plusieurs changements. Il n'est donc pas douteux que sans l'indisposition de l'auteur, ce poëme aurait beaucoup moins de défauts qu'il n'en a maintenant, etc.»

[Note 514: ][(retour) ] Lettre à Maurizio Cataneo, 28 septembre 1581.

[Note 515: ][(retour) ] Il Carrafa, ovvero della poesia epica, etc.

Le Tasse, dans sa réponse à l'académie, parle ainsi de ce passage: «L'auteur du dialogue dit ici pour ma défense ce que je pourrais dire moi-même. J'ajouterai seulement que je n'ai jamais revu, ni corrigé, ni publié ce poëme, non plus que mes autres ouvrages. Plaise à Dieu qu'il me soit permis de le faire! etc.» Il répète dans plusieurs endroits ce même vœu, et l'on aperçoit souvent dans ses réponses la connaissance qu'il avait de ses défauts. «Parmi les expressions critiquées, dit-il ailleurs, il y en a que je comptais changer. Or, si les objections du critique ne me forcent pas à corriger mes vers lorsqu'elles sont sans raison, il ne serait pas raisonnable qu'elles me forçassent à ne les pas corriger quand je juge à propos de le faire, surtout n'ayant pas encore présidé moi-même à l'impression de mon poëme.» Et ailleurs encore; «En citant les mots dont je me suis servi, on les confond et on les défigure de manière que je ne les reconnais plus. Je ne veux pas les chercher dans un poëme que je n'ai pas lu depuis dix ans, et dans lequel j'aurais changé, non-seulement des mots, mais beaucoup d'autres choses, si j'y avais mis la dernière main.»

Si l'académie lui reproche de l'effort et de l'affectation dans le style, de la recherche dans les pensées, et des jeux de mots: «Quand on se sert, répond-il, pour m'attaquer, de mon propre jugement, tel que je l'ai prononcé devant plusieurs personnes, si je veux repousser le trait qui vient me frapper, il faut que je me réfute moi-même. Que dois-je donc faire, mes amis? Attendre le coup et présenter la gorge au glaive, comme firent les sénateurs romains quand Rome fut prise par les Gaulois? Ou bien toute défense, fausse ou vraie, me sera-t-elle permise contre mes adversaires?» Un interlocuteur lui conseille de se couvrir des armes des Grecs, comme fit Énée dans l'incendie de Troie, et de se mêler parmi ses ennemis. Le Tasse jouant sur le mot, avoue qu'il ne trouverait pas son compte à vouloir se couvrir des armes des Grecs, parce qu'Homère, non plus que Virgile, ne fait que très-rarement jouer les mots entre eux. «Je devrais plutôt, ajoute-t-il, prier le prince de Sulmone de m'accorder les armes dont se servait son poëte (c'est-à-dire Ovide né à Sulmone; et l'on voit ici que le Tasse reconnaissait en lui-même les défauts que l'en reproche à ce poëte). Le parrain d'armes de mon adversaire, continue-t-il, ne s'y opposerait pas sans doute; puisqu'il l'a armé de celles dont se servaient Menandre et Terence, ou plutôt Aristophane (c'est-à-dire celles de la plaisanterie et du sarcasme), et qui convenaient ici beaucoup moins.» Il continue de jouer sur cette idée des armes, sur le carquois d'Ovide, dont il peut décocher les traits, et qui du moins, dit-il est préférable aux instruments de cuisine que Terence met à la main de ceux qui assiégent la maison de Thaïs; allusion un peu forcée, comme on voit, à une scène de l'Eunuque de Terence[516]. Il quitte enfin ce style métaphorique, pour se jeter dans des sophismes, sur lesquels le préambule qu'il vient de faire montre assez qu'il ne se faisait pas illusion.

[Note 516: ][(retour) ] Act. IV, sc. 7.

Si l'on désire un aveu plus positif, le voici dans cette réponse naïve et touchante qu'il fait à des reproches assaisonnés de toute la hauteur et de toute la dureté académique. «Moi qui souffre volontiers, mais non sans quelque douleur, qu'on veuille me guérir de mon ignorance[517], je dirai au médecin: je suis malade, pour avoir trop goûté dans mon jeune âge la douceur des aliments de l'esprit, et parce que j'ai pris l'assaisonnement pour la nourriture; cependant vos remèdes sont trop désagréables: je crains qu'ils ne me trompent pas assez pour que je veuille les prendre. C'est un nouvel art de guérir, et une nouvelle espèce d'artifice que de frotter le vase avec du fiel au lieu de miel, pour qu'il ne soit pas rejeté du malade[518]

[Note 517: ][(retour) ] Je ne puis me refuser au plaisir de mettre ici ce beau passage, en faveur de ceux qui entendent l'italien. Ma io che volentieri, nè però senza mio dolore, sostengo d'esser medicato dell'ignoranza, dirò al medico: son infermo per la dolcezza de' cibi dell'intelletto, de' quali ho gustato di soverchio nell'età giovenile, prendendo il condimento per nutrimento; non dimeno, troppo spiacevoli sono questi medicamenti: e temo che non m'inganninno, perchè io li prenda, benchè questa è nuova sorte di medicare e nuova maniera d'artificio unger di fiele il vaso, in cambio di mele, perchè dall'infermo non sia ricusato. (Apologia di Torquato Tasso, etc.)