Le commencement de son discours a de l'adresse et de la vérité. Si Renaud est devenu son ennemi, elle avoue qu'il peut croire qu'elle a mérité sa haine. Elle a aussi haï les chrétiens; née païenne, elle a voulu ruiner leur empire. Elle l'a haï lui-même: elle l'a poursuivi, fait prisonnier, emmené loin des armes, dans des lieux lointains et déserts. Ces souvenirs odieux lui servent pour en amener de plus doux. Mais après quelques expressions, peut-être un peu trop naturelles, elle se jette de nouveau dans tous ces traits d'esprit, ennemis du pathétique et de la nature. «Joins à cela, dit-elle[540], ce que tu regardes comme plus honteux et plus malheureux pour toi; je t'ai trompé, je t'ai séduit par les délices de notre amour. Cruelle tromperie sans doute et séduction coupable! Laisser cueillir sa fleur virginale, livrer à un tyran tous ses charmes! après les avoir refusés pour récompense à mille anciens amants, les offrir en don à un nouveau! Eh bien! que ce soit encore là un de mes crimes. Quitte ce séjour qui fut si agréable pour toi, passe les mers, combats, détruis notre foi.... Que dis-je? Notre foi! Ah! elle n'est plus la mienne; ô ma cruelle idole[541], je ne suis fidèle qu'à toi!
[Note 540: ][(retour) ] St. 46.
Fedele
Sono a te solo, idolo mio crudele. (St. 47.)
Idolo mio est, en italien, un mot d'amour qui n'a point de correspondant en français, et doit ordinairement se rendre par quelque autre expression de tendresse; mais ici c'est le mot propre; il s'agit de la religion, de la foi que professait Armide; cette foi n'est plus la sienne, elle n'est plus fidèle qu'à cet idolo, qu'il faut absolument rendre par ce qui signifie en français, comme en italien, l'objet d'un culte, lorsqu'on ne traduit pas, et qu'on ne veut, comme je le fais ici, qu'expliquer et faire entendre. Dans une traduction, le changement de genre forcerait à prendre un autre tour.
Permets moi seulement de te suivre, grâce qui peut encore se demander entre ennemis. Le déprédateur ne laisse par derrière lui sa proie[542]; quand le vainqueur part le captif ne reste pas; que ton camp me voie parmi les autres trophées, qu'il ajoute à tes autres éloges celui de t'être joué de celle qui s'était jouée de toi[543].... Je te suivrai dans les combats: je serai comme il te plaira le mieux, ton écuyer ou ton écu, scudiero o scudo[544].
[Note 542: ][(retour) ] Non lascia in dietro il predator la preda, etc. (St. 48.)
Ed a l'altre tue lodi aggiunga questa
Che la tua scheruitrice habbia schernito. (Ibid.)
[Note 544: ][(retour) ] St. 50. Les réponses du marquis Orsi, ub. supr., relatives à ce jeu de mot, sont pires que celles dont j'ai parlé dans une note précédente; elles renforcent l'objection, et rendent la faute plus sensible.
Renaud s'arrête, mais il résiste et remporte la victoire. L'amour trouve en lui l'entrée fermée et les larmes la sortie[545]. L'amour n'entre pas pour renouveler d'anciennes flammes dans son sein que la raison a glacé. Il répond avec douceur, mais avec sagesse; aussi Armide lui dit-elle: «Écoutez comme il me conseille! écoutez ce chaste Xénocrate, comme il parle d'amour[546]!» Le nom de ce philosophe grec ne sied-il pas merveilleusement bien dans la bouche d'Armide? Je sais qu'une partie de cette longue scène, composée de trois discours, est écrite différemment, et qu'on en peut citer des tirades entières où la passion parle son véritable langage; mais la plupart des traits en sont imités ou plutôt traduits de Virgile, et l'on pardonne d'autant moins au Tasse d'avoir, dans quelques autres, fait si peu convenablement parler Armide, qu'il avait alors Didon sous les yeux ou dans la mémoire.
Resiste e vince; e in lui trova impedita
Amor l'entrata, il lagrimar l'uscita. (St. 51.)
Odi come consiglia, odi il pudico
Senocrate, d'amor come ragiona. (St. 58.)