Herminie, au dix-neuvième chant, trouve son cher Tancrède vainqueur d'Argant, mais lui-même étendu mourant, à peu de distance du corps de son ennemi. «Après un si long temps, dit-elle[547], je te revois à peine, ô Tancrède, je te revois, et je ne suis pas vue; je ne suis pas vue de toi, quoique présente, et en te trouvant je te perds pour toujours.» Elle voudrait être aveugle pour ne le pas voir en cet état; elle déplore la flamme des yeux, leurs rayons cachés, la couleur vermeille des joues fleuries, etc. Elle s'adresse enfin à l'ame, et la prie de pardonner un larcin téméraire. Ce larcin est un baiser, et il ne faut pas moins de douze vers à la chaste Herminie pour traiter à fond cette matière. «Je veux ravir à ces lèvres pâles de froids baisers que j'espérai plus chauds[548], (qu'on me pardonne cette traduction littérale). J'enlèverai à la mort une partie de ses droits, en baisant ses lèvres livides et flétries. Bouche compatissante qui, pendant ta vie, consolais ma douleur par tes discours, qu'il me soit permis, avant mon départ, de me consoler par quelqu'un de tes chers baisers; et peut-être alors si j'avais été assez hardie pour le demander, m'aurais-tu donné ce qu'il faut maintenant que je vole. Qu'il me soit permis de te presser, et ensuite que je verse mon ame entre tes lèvres!» Où est la décence? où est la nature? où est le pathétique?
[Note 547: ][(retour) ] St. 105 et suiv.
Da le pallide labra i freddi baci,
Che più caldi sperai, vuò pur rapire. (St. 107.)
Ce qui augmente l'inconvenance, c'est qu'Herminie n'est pas seule: elle parle ainsi devant Vafrin, écuyer de Tancrède, qui est arrivé avec elle, qui vient d'ôter le casque du guerrier, l'a reconnu, s'est écrié: c'est Tancrède! et n'a plus rien dit depuis. Ce qui suit y ajoute encore. Elle s'en tient à ce long projet de baisers, et ne fait point ce que l'extrême douleur rendait excusable, qui était d'imprimer en effet un baiser sur les lèvres du héros qu'elle croit mort. «Elle parle ainsi en gémissant, dit le Tasse; et elle se fond pour ainsi dire par les yeux, et paraît changée en fontaine[549].» Ce baiser aurait pu ranimer Tancrède, mais cela eût été trop naturel. Il faut que ce soit ce déluge de larmes qui le ranime en coulant sur son visage. Sa bouche s'entr'ouvre, et les yeux encore fermés, il pousse un faible soupir qui se confond avec ceux d'Herminie. Elle l'entend, et s'écrie: «Ouvre les yeux, Tancrède, à ces derniers devoirs que je te rends par mes pleurs[550]. Regarde celle qui veut faire avec toi cette longue route, et qui veut mourir à tes côtés. Regarde-moi; ne t'enfuis pas si vite; c'est là le dernier don que je te demande.» Tancrède ouvre les yeux et les referme aussitôt. Elle continue à se plaindre. Vafrin prend enfin la parole, et dit ces deux mots, qu'il aurait dû dire il y a long-temps: «Il ne meurt point[551]; il faut donc d'abord le panser, nous le pleurerons ensuite.» Alors il désarme son maître. Herminie, savante dans l'art de guérir, regarde et touche les blessures: elle espère qu'elles ne seront pas mortelles. Mais elle n'a pour servir de bandes que son voile: l'amour lui en indique d'extraordinaires; elle se coupe les cheveux et s'en sert pour essuyer et pour bander les plaies. Elle n'a ni dictame, ni autres herbes médicales, mais elle possède des paroles magiques très-puissantes, et elle en fait usage. Tancrède ouvre enfin les yeux. Il reconnaît son écuyer. Il demande quelle est cette beauté compatissante qui fait auprès de lui l'office de médecin. Elle rougit. Tout sauras tout, lui répond-elle; maintenant, je t'ordonne, comme ton médecin, le silence et le repos. Tu guériras: prépare ma récompense; et en parlant ainsi, elle lui pose la tête sur son sein[552].
[Note 549: ][(retour) ] Le texte dit en ruisseau:
Così parla gemendo, e si disface
Quasi per gli occhi, e par conversa in rio. (St. 109.)
A queste estreme
Essequie.......... ch'io ti fò col pianto. (St. 110.)
[Note 551: ][(retour) ] Questi non passa. (St. 111.)
[Note 552: ][(retour) ] St. 114.
Ce tableau est charmant, sans doute, et je l'indiquerais volontiers à un artiste sensible; mais ne voit-on pas que le langage d'Herminie qui était d'abord trop emphatique et trop orné pour la douleur, devient ici trop simple et trop nu? D'ailleurs la fin de cette scène qui, tout entière devait être si touchante, fait encore mieux sentir, non-seulement le défaut de pathétique, mais l'invraisemblance du commencement. Comment le premier mouvement de Vafrin, comment celui d'Herminie si habile dans l'art de guérir, l'une au lieu de faire de si longs et si froids discours, et l'autre de rester à les entendre, n'a-t-il pas été de désarmer Tancrède, pour voir si quelque chaleur, si quelque battement de cœur ne lui restait pas encore?
Quant aux images trop fleuries et aux pensées frivoles, aux tours affectés, aux pointes et aux jeux de mots, assez généralement regardés comme les seuls défauts que l'on puisse reprocher au Tasse, ils sont, j'ose le dire, en plus grand nombre dans son poëme qu'on ne le croit communément. L'énumération en serait longue, si l'on voulait parcourir la Jérusalem délivrée d'un bout à l'autre, et citer tout ce qui peut être rangé dans l'une de ces trois classes, celle des images et des pensées, celles des tours, et celle des expressions ou des mots; contentons-nous de quelques exemples.