Armide, à qui Godefroy refuse le secours qu'elle lui demande, verse des larmes, telles qu'en produit la colère mêlée à la douleur. «Ses larmes naissantes ressemblaient à un crystal et à des perles frappées des rayons du soleil[553]. Ses joues humides étaient comme des fleurs vermeilles et blanches tout ensemble, qu'arrose un nuage de rosée, lorsqu'au point du jour elles ouvrent leur calice au doux zéphir, et que l'aube qui les regarde avec plaisir, désire d'en parer son sein.» Que devient au milieu de ces jolies images, et surtout de la dernière, la douleur vraie ou fausse d'Armide? Le poëte n'emploie-t-il pas encore une image trop fleurie, ou plutôt une figure trop recherchée, trop peu naturelle, lorsqu'Armide, pour consoler ses amants, «fait briller, comme un double soleil, son regard serein et son souris céleste sur les nuages épais et obscurs de la douleur, qu'elle avait d'abord amassés autour de leur sein[554]?» Tancrède, dès l'instant qu'il voit Clorinde, en devient amoureux; le Tasse, au lieu de peindre ce rapide sentiment de l'amour, s'amuse à cette image trop fleurie et à cette pensée frivole de l'Amour enfant. «O merveilles! l'Amour qui vient à peine de naître, vole déjà grand, et déjà triomphe armé[555]

[Note 553: ][(retour) ] C. IV, st. 74 et suiv.

[Note 554: ][(retour) ] St. 91.

[Note 555: ][(retour) ] C. I, st. 47.

Tancrède, qui se trouve tout à coup enfermé dans les obscures prisons d'Armide, y regrette moins de ne plus voir le soleil que de ne plus voir Clorinde; encore ne s'exprime-t-il pas aussi naturellement. «Ce serait, dit-il, une perte légère que de perdre le soleil; malheureux! je perds la vue bien plus douce d'un beau soleil[556].» Renaud, revenu de ses erreurs, s'acheminant avant l'aurore vers la montagne où il doit prier, admire les étoiles et la lune argentée. On s'attend qu'un si grand spectacle lui dictera quelque pensée profonde; or voici celle qu'il lui inspire. «Il n'est personne qui admire tant de merveilles, et nous admirons la lumière trouble et obscure, qu'un coup d'œil ou l'éclair d'un sourire nous découvre sur les confins bornés d'un fragile visage[557].» Le fond de la pensée est aussi frivole que le tour est précieux et affecté.

[Note 556: ][(retour) ]

E tal' hor dice in tacite parole:

Lieve perdita fia perdere il sole.

Ma di più vago sol più dolce vista

Misero i' perdo. (C. VII, st. 48 et 49.)

[Note 557: ][(retour) ]

E miriam noi torbida luce e bruna,

Ch'un girar d'occhi, un balenar di riso

Scopre in breve confin di fragil viso.

(C. XVII, st. 13.)

Dans la dernière bataille, Renaud et ses compagnons d'armes tuent tout ce qu'ils rencontrent. Les infidèles n'osent même se défendre. Ce n'est point un combat, c'est un massacre; car on emploie d'un côté le fer et de l'autre la gorge[558]. Ici la frivolité de la pensée va jusqu'au ridicule. Il est vrai que cela est imité de Lucain, qui dit dans son neuvième livre positivement la même chose[559]; mais n'en déplaise à Lucain et à ses admirateurs outrés, frivolité et ridicule, n'en sont pas moins ici les mots propres.

[Note 558: ][(retour) ] Che quinci oprano il ferro, indi la gola.

[Note 559: ][(retour) ]

Perdidit indè modum cædes, ac nulla secuta est

Pugna, sed hinc jugulis, hinc ferro bella geruntur.