J'entends par tours affectés les répétitions, les accumulations, les oppositions qui s'écartent du naturel, qui ne forment qu'un vain cliquetis de mots et de pensées, et qui ôtent au style épique sa noble et décente simplicité.--Odoard et Gildippe combattent toujours ensemble: tous les coups qu'ils reçoivent les blessent également. Souvent l'un est blessé, l'autre languit, et celui-là verse son ame, quand celle-ci verse son sang[560].» Soliman, dans un combat nocturne, fait des prodiges de valeur. «Son fer ne s'abat point qu'il ne touche, il ne touche point qu'il ne blesse, il ne blesse point qu'il ne tue[561].» Après un tour si affecté, et une accumulation si exagérée, sied-il bien d'ajouter: «J'en dirais plus encore, mais la vérité à l'air du mensonge?» Clorinde et Tancrède qui se combattent sans se connaître, «ont le pied toujours ferme et la main toujours en mouvement. L'insulte excite le courroux à la vengeance, et la vengeance ensuite renouvelle l'insulte[562].» Au haut de la montagne où Armide a placé ses jardins, où le ciel est toujours serein, et conserve éternellement aux près les herbes, aux herbes les fleurs, aux fleurs les odeurs, aux arbres les ombrages[563], une jolie nymphe se jouait dans l'eau d'une fontaine; «elle riait et rougissait tout ensemble; et le sourire était plus beau dans la rougeur et la rougeur dans le sourire[564].» Elle disait aux chevaliers: vous pouvez déposer ici les armes; vous n'y serez plus guerriers que de l'amour, et le lit et l'herbe tendre des prés seront vos doux champs de bataille.»
[Note 560: ][(retour) ] C. I, st. 57.
[Note 561: ][(retour) ] C. IX, st. 23.
[Note 562: ][(retour) ] C. XII, st. 55 et 56.
[Note 563: ][(retour) ] 563: C. XV, st. 54.
[Note 564: ][(retour) ] Ibid., st. 62 et suiv.
Je n'ai pas besoin de dire ce que j'entends par pointes ou jeux de mots; cela est assez clair, et ne s'expliquerait que trop de soi-même dans les traits suivants.--Ce n'est pas assez qu'Armide raconte que son tyran la quitta avec un visage sombre où paraissait clairement la cruauté de son cœur[565], ni qu'elle dise: Je craignais même de lui découvrir ma crainte[566], il faut encore que l'eau qui coule de ses yeux produise l'effet du feu, et que le poëte s'écrie: «O miracle d'amour, qui tire des étincelles de ses larmes, et qui enflamme les cœurs dans l'eau[567]!» Ses ruses mettent le trouble dans le camp des chrétiens; «elle trempe les traits d'amour dans le feu de la pitié[568]..... Elle intimide les uns, encourage les autres, et enflammant leurs désirs amoureux, enlève la glace qu'avait amassée la crainte[569].» Enfin les faisant à chaque instant changer d'état, «elle les tient toujours dans la glace et dans le feu, dans les ris et dans les pleurs, entre la crainte et l'espérance[570].»
Partissi alfin con un sembiante oscuro
Onde l'empio suo cor chiaro trasparve.
(C. IV, st. 48.)
[Note 566: ][(retour) ] E scoprir la mia tema anco temea. (St. 51.)
O miracol d'amor che le faville
Tragge del pianto e i cor ne l'acqua accende. (St. 76.)