La nuit suivante, Clorinde est jalouse à son tour des exploits de ces deux guerriers[614]; elle veut égaler leur gloire. Dans la retraite précipitée des chrétiens, une de leur machines de siége, trop endommagée, n'a pu les suivre; elle s'est arrêtée dans la campagne; des troupes restent à sa garde; on en voit briller les feux. Clorinde veut sortir, le fer et la flamme à la main, disperser les gardes et brûler la machine de guerre. Elle confie ce projet au fier Argant, et le prie, si elle succombe dans son entreprise, de prendre soin des femmes qui lui sont attachées, et du vieil eunuque Arsète qui lui a servi de père. Argant s'enflamme à ce discours et veut partager avec Clorinde ce nouveau danger. Ils vont demander la permission du roi pour cette expédition nocturne. Aladin lève les mains au ciel, le bénit et se promet une heureuse fin de la guerre, puisque la cause du Prophète a encore de tels défenseurs. Rien ne paraît ressembler moins que Clorinde et Argant à Nisus et à Euriale, et pourtant jusqu'ici tout ressemble à la célèbre aventure de ces deux amis[615], le projet, les discours, la démarche auprès du roi, et le transport de joie et d'espérance dont le vieux monarque est saisi; souvent les expressions sont les mêmes, et les vers sont traduits par les vers[616].
[Note 614: ][(retour) ] C. XII, st. 3 et suiv.
[Note 615: ][(retour) ] Æneid., l. IX.
[Note 616: ][(retour) ] Comparez les stances 5 à 11 de ce chant du Tasse, avec les vers 184 à 254 du neuvième livre de Virgile.
La suite de cette belle scène offre une imitation d'un autre genre. Clorinde, avant de partir, a un entretien avec son vieux gouverneur Arsète. Il veut la détourner de son dessein; il lui raconte des choses étranges d'elle-même, de sa naissance et de sa mère[617]. Femme du roi d'Éthiopie, et noire comme lui, mais cependant aussi belle que sage, elle l'avait mise au monde blanche comme un lis, parce que, sur le mur de sa chambre, était peinte une Vierge au visage blanc et vermeil délivrée d'un horrible dragon par un cavalier, et que la reine, qui était chrétienne, priait souvent au pied de cette image. Craignant que la couleur de son enfant ne fit soupçonner sa vertu[618], elle en avait fait présenter un autre au roi, et avait confié sa fille à Arsète qui l'emporta loin du palais, et ne l'a point quittée depuis. Cette fois c'est dans un roman grec, dans les Éthiopiques d'Héliodore, ou les Amours de Théagêne et de Chariclée que le Tasse a puisé; il y a pris tout ce commencement de l'histoire de Clorinde. Dans ce roman, une reine d'Éthiopie au teint noir, accouche de la blanche Chariclée, pour avoir regardé trop fixement, non pas en faisant sa prière, mais dans un autre moment[619], un grand tableau de Persée et d'Andromède, dont sa chambre était ornée; et elle fait, par la même crainte, exposer aussi son enfant.
[Note 617: ][(retour) ] C. XII, st. 21 et suiv.
[Note 618: ][(retour) ] Cela n'est pas exprimé aussi simplement dans le texte. Voyez ci-dessus, p. 372 et 373.
[Note 619: ][(retour) ] «Mais vous ayant enfantée blanche (dit cette reine elle-même dans un écrit adressé à sa fille), qui est couleur estrange aux Éthiopiens, j'en cognu bien la cause, que c'estoit pour avoir eu tout droit devant mes yeux, lorsque votre père m'embrassoit, la pourtraiture d'Androméda toute nue... qui fut la cause que vous fustes sur-le-champ conceue et formée, à la malheure, toute semblable à elle, etc. (Ethiop., l. IV, traduction d'Amiot.)
Enfin il est peu de récits et de descriptions du Tasse, où l'on ne trouve des imitations pareilles; mais l'une de ses plus belles et de ses plus riches descriptions peut être examinée sous d'autres rapports; c'est celle des jardins magiques d'Armide; ajoutons-y celle de sa personne, ou son portrait. On y trouve à la fois, et les preuves les plus brillantes de son talent descriptif, et de nouveaux exemples d'imitations, presque toujours heureuses, des anciens, et, il faut aussi en convenir, un assez grand nombre de ces traits qui sortent du naturel, pour tomber dans l'affectation ou dans la recherche; et enfin un sujet de comparaison entre l'Arioste et le Tasse, plus évident et plus facile que n'en peut offrir aucune autre partie de leurs poëmes. Quelque dangereuse que cette lutte dût lui paraître, le génie du Tasse n'en fut point effrayé, mais, sans compter le tour habituel de son esprit, qui le portait, malgré sa grandeur, à la subtilité et à l'excès, le désir d'éviter des ressemblances avec un tableau peint largement et de fantaisie, et de produire des effets encore plus piquants, fut sans doute pour quelque chose dans ces traits que l'on est obligé d'y reprendre. Rapprochons l'une de l'autre ces deux descriptions célèbres[620]. Ce parallèle, que deux rivaux si souvent comparés peuvent soutenir également, en nous faisant mieux sentir les perfections de chacun, nous engagera de plus en plus, au lieu de les préférer l'un à l'autre, à les admirer tous les deux.
La description de l'île d'Alcine dans le Roland furieux[621] est imprévue; rien ne l'annonce, rien n'y prépare. C'est par la route des airs que l'Hippogryphe conduit Roger dans cette île; il s'abat doucement et l'y dépose, après un long trajet fait sous un ciel brûlant. «Des plaines cultivées, de douces collines, de claires eaux, des rives ombragées, de molles prairies, d'agréables bosquets de lauriers, de palmiers et de myrtes charmants; des citronniers et des orangers chargés de fruits et de fleurs, entrelacés en mille formes qui disputent de beauté, offrent sous leurs épais ombrages un asyle contre les brûlantes chaleurs des jours d'été. Voltigeant en sûreté sur les rameaux, les rossignols ne cessent de faire entendre leurs chants. Entre les roses pourprées, et les lis d'une blancheur éclatante, dont un tiède zéphyr entretient toujours la fraîcheur, on voit les lièvres et les lapins errer en assurance; et les cerfs lever hardiment leur front superbe, sans craindre que personne vienne leur ôter la vie ou la liberté, tandis qu'ils paissent l'herbe, ou qu'ils reposent en ruminant; et sauter légèrement les daims et les lestes chevreuils qui sont en abondance dans ces beaux lieux.»