Les jardins en occupent le centre, et l'on ne peut y pénétrer qu'à travers un labyrinthe embarrassé de mille détours. Ce labyrinthe rappelle à l'imagination du Tasse celui de Crète, et une comparaison d'Ovide, qui imitait pour le moins aussi souvent que Virgile. «Tel que le Méandre se joue entre des rives obliques et incertaines, et dans son double cours, tantôt descend et tantôt remonte, il tourne une partie de ses eaux vers la mer; et tandis qu'il vient, il se rencontre qui retourne[639]:» tels, et plus inextricables encore, sont les détours de ce labyrinthe, mais les deux chevaliers ont appris le secret de les franchir. En empruntant ce qu'il y a d'ingénieux dans cette comparaison, le Tasse y a pris de même ce qu'il y a de précieux et d'affecté[640]; il n'avait point, il faut l'avouer, dans son propre génie de quoi se garantir des séductions de celui d'Ovide; nous allons le voir encore s'y laisser trop facilement entraîner.

[Note 639: ][(retour) ] St. 8. C'est la traduction presque littérale, mais bien inférieure pour le style, de ces quatre vers des Métamorphoses:

Non secus ac liquidus Phrygiis Mæandrus in arvis

Ludit; et ambiguo lapsu refluitque, fluitque:

Occurrensque sibi venturas adspicit undas:

Et nunc ad fontes, nunc ad mare versus apertum

Incertas exercet aquas. (Lib. VIII, v. 162.)

[Note 640: ][(retour) ] Surtout ce vers:

E mentre ei vien, se che ritorna, affronta.

Sortis enfin des sinuosités du labyrinthe, les chevaliers voient se développer devant eux l'aspect riant de ce beau jardin[641]. «Il leur offre en un seul point de vue, des eaux dormantes, de mobiles et clairs ruisseaux, des fleurs et des plantes variées, des gazons émaillés, des coteaux éclairés du soleil, et des vallons couverts d'ombrages, et des grottes et des forêts; et ce qui ajoute encore au prix et à la beauté de ces ouvrages, c'est que l'art qui fait tout, est partout caché. Vous croiriez, tant la négligence et la culture sont agréablement mélangées, qu'il n'y a de naturel que les sites et les ornements. Il semble que c'est un art de la nature qui prend plaisir à imiter, en se jouant, son imitateur[642]. L'air est lui-même un effet de cet art magique, air doux qui rend les arbres toujours fleuris; avec des fleurs éternelles, le fruit dure éternellement, et tandis que l'une éclot, l'autre mûrit. Sur le même tronc et entre les mêmes feuilles, la figue vieillit sur la figue naissante; le nouveau fruit et l'ancien pendent à la même branche, couverts de leurs écorces, l'une verte et l'autre dorée. Dans la partie du jardin la plus exposée au soleil, la vigne tortueuse élève en rampant le luxe de ses rameaux; couverte de bourgeons, elle porte ici des grappes encore en fleurs, et là des grappes chargées d'or, de rubis, et déjà même de nectar.»

[Note 641: ][(retour) ] St. 9.

[Note 642: ][(retour) ]

Arte laboratum nullâ, simulaverat artem

Ingenio natura suo. (Ovide, Métam., l. III, v. 158.)

Et ailleurs: Naturœ ludentis opus.

On trouve ici un coin du jardin d'Alcinoüs[643] transplanté dans celui d'Armide; et il est vrai que dans cette description, Homère, plus naturel, n'est pas moins brillant qu'Ovide. Mais c'est par Ovide que le Tasse est inspiré dans la peinture suivante, quoiqu'il ne le traduise pas; il va même plus loin que lui. «De jolis oiseaux, sous les feuillages verts, accordent à l'envi leurs chants folâtres. Le Zéphyr murmure et fait gazouiller les feuilles et les ondes, en les agitant diversement. Quand les oiseaux se taisent, le Zéphyr répond à haute voix, quand les oiseaux chantent, il émeut plus doucement le feuillage. Soit hazard, soit artifice, le Zéphyr harmonieux, tantôt accompagne leurs airs et tantôt se fait entendre à leur place[644].» Parmi tous ces oiseaux, le poëte en choisit un plus extraordinaire que les autres; il le décrit avec une complaisance particulière, et lui fait chanter, en deux stances ou octaves, une très-jolie morale d'amour. Voltaire, admirateur du Tasse, s'est contenté de ranger parmi les excès d'imagination dont il faut bien convenir quand on n'a pas renoncé au bon sens et au bon goût, ce perroquet qui chante des chansons de sa propre composition[645]. Galilée a été plus sévère; c'est même un des endroits de sa critique où il est le moins poli et le plus dur[646]. Nous nous bornerons à mettre, et ce duo dialogué entre le Zéphyr et les oiseaux, et surtout cet oiseau poëte et improvisateur, au nombre des ornements superflus dont le Tasse a trop souvent chargé ses descriptions.

[Note 643: ][(retour) ] Odyss., l. VII, v. 114 et suiv.

[Note 644: ][(retour) ] Galilée appelle nettement, dans ses Considérations, cette musique à deux voix, une sotte gamme (una zolfa sciocca), p. 208.

[Note 645: ][(retour) ] Essai sur la poésie épique, ch. VII.