[Note 646: ][(retour) ] Il traite cette description de pédantesque, et apostrophant le Tasse: «Vous ne savez pas peindre, lui dit-il; vous ne savez manier ni les couleurs, ni les pinceaux; vous ne savez point dessiner, vous ne savez point du tout ce métier là.» (P. 209.)

On ne peut disconvenir que celle de l'Arioste ne soit ici plus naturelle et plus franche; elle est même plus riche; il a fait de l'île d'Alcine un véritable lieu de plaisir. Le plus beau site, les sociétés les plus enjouées, la table, les doux concerts, les amusements de toute espèce y séduisent à la fois tous les sens. La peinture physique de l'île, ou si l'on veut, le fond du paysage, quoique de pure fantaisie, paraît être d'après nature. Ce que le poëte a vu ou pu voir, et l'empreinte que son imagination en a gardée, composent tout son tableau. Celui du Tasse, tout ingénieux et tout brillant qu'il est, n'est point fait de source, et il a moins pris dans la nature que dans les tableaux d'autres peintres ce qu'il y a de plus beau dans le sien. Mais il prend à son tour l'avantage dans le portrait d'Armide, malgré les défauts qu'il est aisé d'y remarquer.

L'Arioste, il est vrai, n'a eu pour objet qu'une allégorie morale. Sa jeune Alcine est une espèce de fantôme de beauté, qui cache ce que le vice et la vieillesse réunis ont de plus dégoûtant et de plus hideux. Elle est là, dans son île, attendant chaque nouvelle proie que son art y attire ou que le hasard y conduit. Roger vient après une longue suite d'amants, qui n'ont, comme lui, embrassé qu'une ombre; il a une autre passion dans le cœur, et ne doit tomber que dans une erreur passagère. Il suffit que la sagesse lui ouvre un instant les veux, et qu'il voye une seule fois, sous ces apparences menteuses de jeunesse, d'embonpoint et de fraîcheur, l'effroyable réalité, pour que le charme cesse et ne puisse plus revenir. Le lecteur reçoit la même impression; tout le soin que l'Arioste a pris de décrire si exactement et si bien la personne extérieure d'Alcine, ne peut que lui faire dire: J'y aurais été pris comme Roger; mais il n'éprouve réellement et ne doit éprouver aucune illusion, ni surtout aucun intérêt; le but serait manqué et l'art du poëte en défaut, si l'on s'intéressait le moins du monde à cette Alcine.

Armide, au contraire, faite pour inspirer à un jeune héros la première passion d'amour qu'il ait sentie, doit réunir tout ce qu'il y a de plus séduisant dans la fleur de la jeunesse et dans le premier éclat de la beauté. C'est une ennemie qui a troublé et affaibli l'armée chrétienne, qui en a voulu immoler le plus ferme appui; il faut qu'elle soit punie; mais comment? En éprouvant elle-même une passion que son cœur ignorait encore; il faut qu'après avoir enchaîné dans ses bras celui qu'elle haïssait tant, et qu'elle adore, elle le voye s'en échapper; il faut aussi qu'en la quittant il la voie toujours telle qu'elle est, armée de tous ses charmes, de tous ses artifices, et en même temps de toutes les séductions d'un véritable amour et d'une douleur vraie et profonde, afin qu'il ait plus de mérite à revenir à la sagesse et à la gloire. Tout ce qu'il fallait que fût un tel personnage, Armide l'est réellement; c'est une des créations les plus originales, les plus fortes et les plus heureuses de la Muse épique.

Ce n'est pas au moment où elle tient Renaud dans son île, et où sa beauté ne pourrait agir que sur lui, que le Tasse a voulu la décrire, c'est lorsqu'elle a paru pour la première fois, et que sa vue seule a porté le trouble dans l'armée chrétienne tout entière[647]. Elle arrive au camp avec le projet de séduire, s'il est possible, Godefroy lui-même, et de le détourner de son entreprise; si non, de s'emparer au moins des principaux chefs, de les attirer loin de l'armée et de les charger de fers. Elle entre dans l'enceinte où les Francs ont dressé leurs tentes[648]. A l'aspect de cette beauté nouvelle naît un murmure confus; tous les regards se fixent sur elle, comme lorsqu'une comète ou une étoile inconnue brille en plein jour dans les cieux. Tous s'avancent pour savoir quelle est et d'où vient cette belle étrangère.

[Note 647: ][(retour) ] C. IV.

[Note 648: ][(retour) ] St. 28 et suiv.

«Argos, ni Chypre, ni Délos ne virent jamais de formes si élégantes, tant d'éclat et tant de beauté. Sa chevelure dorée, tantôt paraît au travers du voile blanc qui l'enveloppe, et tantôt se montre à découvert. Ainsi, quand le ciel reprend sa sérénité, tantôt le soleil se laisse voir dans un nuage transparent, tantôt, sortant de la nue et répandant alentour ses rayons les plus brillants, il redouble l'éclat du jour. Le vent fait de nouvelles boucles de ses cheveux flottants, que la nature elle-même partage en boucles ondoyantes. Son regard avare et renfermé en lui-même, cache les trésors de l'amour et les siens. La douce couleur des roses répandue sur ce beau visage s'y confond avec l'ivoire, mais la rose brille seule sur sa bouche, d'où s'exhale un souffle amoureux.»

Le reste de cette jolie peinture est plus difficile à copier. Nos meilleurs traducteurs l'ont fort adouci; moi qui ne traduis pas, mais qui ai pour but de faire connaître, je dois m'exprimer plus fidèlement. «Son beau sein montre à nu cette neige où le feu d'amour se nourrit et s'allume. On voit une partie de deux globes fermes et rebelles[649]; l'autre partie est couverte par la robe envieuse; mais si elle ferme le passage aux yeux, elle ne peut arrêter l'amoureux penser qui, non content des beautés extérieures, s'insinue encore dans les secrets cachés. Comme un rayon passe à travers l'eau ou le crystal, sans les diviser ou les partager, ainsi le penser ose pénétrer sous le vêtement le mieux fermé, jusqu'à la partie défendue. Là, il s'étend, là, il contemple en détail le vrai de tant de merveilles; ensuite il les raconte au désir, il les lui décrit et rend ses flammes plus vives.» En citant autrefois ce trait pour justifier le jugement de Boileau sur le Tasse[650], «en bonne foi, disais-je, quand Boileau, du caractère dont il était, choqué des ornements plus que superflus de cette description, eût jeté là le livre et n'eût jamais voulu le reprendre, devrait-on lui en faire un crime?» Un plus long commerce avec les poëtes italiens m'a peut-être un peu corrompu; je vois bien toujours les mêmes vices dans cette description qui blesse la dignité de l'épopée, et même la décence[651]; mais je sens que si, devant moi, un nouveau Despréaux jetait le livre, je serais prompt à le ramasser, et l'engagerais à le reprendre.

[Note 649: ][(retour) ] Parte appar de le mamme acerbe e crude. (St. 31.)

L'Arioste a dit aussi, dans le portrait d'Alcine:

Due pome acerbe e d'avorio fatte.

Les Italiens aiment beaucoup, en parlant de cet objet, cette métaphore tirée des fruits qui ne sont pas mûrs, qui sont encore âpres et crus; elle serait insupportable en français, et le nom même de l'objet le serait dans la poésie noble.