[Note 650: ][(retour) ] Une partie de cette analyse de la Jérusalem délivrée est faite il y a près de vingt-cinq ans; elle fut même insérée dans le Mercure de France en 1789, sous le titre d'Essai sur le Tasse. Je m'occupais beaucoup dès lors de l'étude des poëtes italiens; mais, moins familiarisé que je le suis avec le caractère de leur langue et de leur poésie, j'avais adopté dans toute sa rigueur un jugement susceptible de modification. D'ailleurs, c'était le temps où il était de mode en France de rabaisser le législateur de notre Parnasse. Je n'étais pas alors plus disposé à me laisser influencer par la mode, que je ne l'ai été depuis; et ce fut pour défendre Boileau, plus que pour critiquer le Tasse, que j'écrivis cet Essai. Aujourd'hui toutes choses sont à leur place, Boileau et le Tasse gardent chacun la sienne, et les véritables amis de l'art des vers peuvent, sans que l'un nuise à l'autre, jouir également de tous les deux.
[Note 651: ][(retour) ] Il est visible, dit Paul Beni, dans son Commentaire sur la Jérusalem délivrée (p. 537 et 538), que le Tasse lutte ici avec l'Arioste dans son portrait d'Alcine; mais on voit qu'il a mis plus de soin à désigner les beautés cachées. L'un et l'autre ont eu en vue ce que dit Apollon à la vue de Daphné (Métam., l. I.), et surtout ce trait: Si qua latent meliora putat. Mais l'Arioste est allé au-delà d'Ovide, et le Tasse bien au-delà de l'Arioste: «Poichè se ben usa parole quasi metaforiche e oneste, non dimeno accenna concetto alquanto impudico.» Scipion Gentili, autre commentateur du Tasse, craint qu'il n'ait pas évité l'application de ce passage de Quintilien (l. VIII, ch. 3): Nec scripto modo hoc accidit, sed etiam sensu plerique obcœnè intelligere, nisi caveris, cupiunt, ut apud Ovidium:
Quæque latent meliora putat;
(on peut remarquer en passant que Quintilien, qui a cité de mémoire, a mis quæque latent, au lieu de si qua latent qui est dans Ovide) ac ex verbis quæ longe ab obcœnitate absunt, occasionem turpitudinis rapere.
Ce qui suit n'est plus un portrait; c'est un personnage en action; depuis ce moment jusqu'à la fin, Armide agit avec ce caractère artificieux que le poëte lui a donné; mais bientôt il s'y joint une passion réelle et profonde qui la saisit au milieu de ses artifices, et la rend digne de pitié. Après les succès qu'elle a obtenus dans le camp des chrétiens, et l'affront qu'elle a reçu de Renaud, et la vengeance qu'elle en a voulu tirer, et l'amour qui l'est venu surprendre dans l'acte même de sa vengeance, tenant enfin en son pouvoir le jeune héros qu'elle aime, elle se croit sûre de le posséder long-temps, quand les deux chevaliers chrétiens pénètrent dans le séjour délicieux où elle l'enivre et s'enivre elle-même de volupté[652]. L'Arioste n'a mis dans son Alcine et autour d'elle que les plaisirs du libertinage; le Tasse a voulu peindre dans son Armide les jouissances de l'amour. Les deux amants sont seuls dans ces beaux jardins; elle est assise sur l'herbe tendre, et lui, renversé sur ses genoux, dans l'attitude où Lucrèce nous peint le dieu Mars sur ceux de Vénus[653]. «Son voile partagé laisse voir les trésors de son sein; ses cheveux flottent en désordre au gré du vent; elle languit de caresses, et des gouttes d'une sueur limpide rendent plus vif l'incarnat de son teint. Un rire pétillant et lascif étincelle dans ses yeux, comme un rayon brille dans l'onde. Elle se penche sur lui, et il pose mollement la tête sur son sein, le visage levé vers son visage. Il repaît avidement ses regards affamés et fixés sur elle; il se consume et meurt d'amour. Elle s'incline souvent, et tantôt prend de doux baisers sur ses yeux, tantôt les aspire sur ses lèvres. On l'entend alors soupirer si profondément que l'on croit son ame prête à lui échapper et à passer en elle. Les deux guerriers cachés contemplent cette scène d'amour.» Il faudrait être insensible comme eux pour lire, sans en être ému, cette description si brûlante et si vraie.
[Note 652: ][(retour) ] C. XVI, st. 17.
In gremium qui sæpe tuum se
Rejicit, æterno devinctus volnere amoris;
Atque ita suspiciens tereti cervice repostâ
Pascit amore avidos inhians in te, Dea, visus:
E que tuo pendet resupini spiritus ore.
(Lucret., de Rer. nat., l. I.)
J'ai dû compter parmi ces abus d'esprit qui se mêlent trop souvent aux beautés du Tasse, les galanteries que Renaud dit à sa maîtresse pendant qu'elle se regarde dans un miroir[654]; mais le reste de cette toilette, digne de la coquette et voluptueuse Armide, est peint des couleurs les plus vives et qui ne sortent point de la nature de ce sujet magique, où la toilette d'Armide entrait nécessairement. Cet embellissement, loin d'être déplacé dans l'épopée, est autorisé par l'exemple d'Homère qui décrit, avec plus de détail encore, au quatorzième livre de l'Iliade, la toilette de Junon. Mais Junon est une noble et chaste déesse, Armide est une jeune magicienne amoureuse, qui dans l'amour ne cherche que le plaisir; la toilette de l'une et celle de l'autre ne doivent pas se ressembler.
[Note 654: ][(retour) ] Ci-dessus, p. 373.
«Armide sourit aux discours de Renaud, sans cesser de se regarder avec complaisance et de s'occuper du joli travail qu'elle a commencé. Quand elle eut tressé sa chevelure, et qu'elle en eut corrigé avec grâce le désordre voluptueux, elle arrondit en anneaux le reste de ses cheveux et les parsema de fleurs comme on sème sur l'or des ornements d'émail; elle joignit sur son beau sein des roses étrangères à ses lis naturels, et remit en ordre les plis de son voile. Le paon superbe déploie avec moins d'orgueil la pompe de son plumage; Iris ne paraît point si belle lorsqu'elle étale au soleil l'or et la pourpre de son sein courbé en arc et humide de rosée[655]. Mais le plus beau de ses ornements est sa ceinture, qu'elle ne quitte pas, lors même qu'elle est nue. Elle y donna un corps à ce qui n'en eut jamais, et mêla, en la formant, des substances que nulle autre n'eût pu mêler. Tendres dédains, paisibles et tranquilles refus, douces caresses, raccommodements délicieux, sourires, petits mots, larmes touchantes, soupirs entrecoupés, baisers voluptueux, elle fondit ensemble tous les éléments, les unit, les façonna au feu lent des flambeaux, et en forma cette ceinture admirable dont sa taille élégante est ornée.»
Non talesvolucer pandit Junonius alas,
Nec sic innumeros arcu mutante colores
Incipiens redimitur hyems, cum tramite flexo
Semita discretis interviret humida nimbis.
(Claudian., de Rapta Proserp., l. II.)
Un critique judicieux[656] a justement reproché au Tasse d'avoir, en empruntant d'Homère la ceinture de Vénus, fait de cette ceinture un ouvrage d'artisan où l'on voit les différentes matières se liquéfier au feu d'un flambeau, se mêler et former enfin cette magique ceinture[657]. Il est sûr qu'en réalisant ainsi cette fusion idéale d'objets qui n'ont rien de matériel, le poëte moderne a, comme en beaucoup d'autres endroits, manqué de jugement. Mais le même critique se trompe quand il blâme la différence qui existe entre ces deux ceintures. «L'une, dit-il, peint à l'esprit les charmes et les effets d'un amour honnête, et l'autre n'offre aux sens que les agaceries fardées de la coquetterie et de la lubricité.» C'est précisément ce qu'il fallait; et le goût lui-même semble avoir prescrit au Tasse cette nuance. Il devait y avoir encore ici la même différence entre l'une et l'autre ceinture, qu'entre Armide et Vénus.