En apprenant, quelques jours après, son premier fait d'armes, Lisvart apprend aussi que son nom est Alidor, qu'il est son fils, et qu'il a pour mère une belle et malheureuse reine qui vit dans le deuil et dans les larmes, parce qu'elle n'a pu avoir pour époux le père de son enfant[106]. Cependant des troubles causés par son absence le rappellent dans ses états. Il part, et confie à la reine d'Écosse sa fille Oriane, princesse à la première fleur de l'âge et qui est un prodige de beauté. La reine croit ne pouvoir rien faire de plus agréable pour la fille du roi son ami, que d'attacher à son service le Damoisel de la Mer, jeune adolescent nourri depuis quelques années à sa cour, à peu près de l'âge d'Oriane, et aussi beau qu'elle est belle. Cette politesse a les suites que l'on peut déjà prévoir. Entre autres incidents de leurs naissantes amours, le Damoisel, dans une partie de campagne, ose seul attaquer un lion qui a mis en fuite tout le cortège de la princesse, et qui s'apprête à la dévorer. Il tue le monstre; ce service rendu accroît son amour; la reconnaissance augmente celui d'Oriane; la reine est présente; ils ne peuvent se rien dire, mais ils s'entendent sans se déclarer.
[Note 106: ][(retour) ] Cette partie de l'exposition du poëme est vive et brillante. On pourrait lui reprocher de ne pas annoncer l'action principale, et d'en offrir d'abord une qui n'est qu'épisodique ou secondaire; mais dans un genre aussi libre que le roman épique, c'est une singularité de plus, et non pas un défaut.
Dans ce temps, où il y avait des lions en Écosse, il y avait aussi des géants. Un des plus horribles, suivi de quatre cavaliers, attaque à leur retour la reine, Oriane et leur suite[107]; c'est encore pour le Damoisel de la Mer une occasion de faire briller son courage; avec la seule épée d'un guerrier que ces brigands ont massacré, il combat le géant, le tue, lui et ses quatre satellites. Sa princesse lui doit une seconde fois la vie, et cette fois-ci, quelque chose de plus précieux; car ce géant était un affreux corsaire, venu d'une île dont il était maître, qui s'élève entre la Grande-Bretagne et l'Irlande; il voulait y emmener Oriane et ses jeunes compagnes, pour les joindre à plus de cent beautés de leur âge, qu'il avait enlevées de même et qui servaient à ses plaisirs. Elles reprenaient, avec leur libérateur, le chemin de la ville, le jour finissait, la nuit étendait ses voiles; on voit tout à coup paraître cent nains tenant des torches allumées et une demoiselle honnête et polie qui vient proposer à la reine et à Oriane de s'arrêter jusqu'au matin, non loin de là, dans un pavillon où la fée Urgande les attend. Elles auront pour escorte un roi des plus illustres et des plus braves. A l'instant même ce roi arrive; c'est Périon, souverain des Gaules et beau-frère de la reine d'Écosse. Il les conduit au pavillon d'Urgande, que le goût et la magnificence ont bâti, et dont ils se disputent les ornements[108]. Tandis qu'on en parcourt avec curiosité les divers appartements éclairés de mille flambeaux, Oriane et le Damoisel ne font que se regarder[109]. Il ose enfin parler à la princesse, mais c'est pour la prier d'obtenir du roi qu'il le reçoive chevalier. Il est temps qu'il aille justifier par des exploits dignes de son courage l'honneur qu'il a de lui appartenir.
[Note 107: ][(retour) ] C. II, st. 17.
[Note 108: ][(retour) ] Cette fée, qui joue dans le poëme comme dans le roman un très-grand rôle, est la protectrice de toute la famille d'Amadis. Elle régnait dans une île inconnue, d'où elle veillait sans cesse sur Périon et sur ses enfants. Le vieux roman français l'appelle souvent Urgande la Déconnue, et l'italien Sconosciuta.
[Note 109: ][(retour) ] Ub. supr., st. 59.
Cependant la fée Urgande vient recevoir ses hôtes; le roi d'Écosse, averti par un message, arrive de son côté[110]; les deux rois et la fée, instruits des deux belles actions du Damoisel, lui donnent, au milieu d'un repas splendide, les éloges qu'il a mérités. Oriane saisit en tremblant cette occasion pour demander à Périon ce qu'il lui accorde volontiers: il donne avec plaisir l'ordre de chevalerie à celui qui promet d'être un si brave chevalier. La cérémonie faite, ce roi qui n'était venu que pour demander au roi son beau-frère des secours contre le féroce Abyès, roi d'Irlande et des Orcades qui ravage ses états avec une armée de barbares, ayant facilement obtenu ce qu'il désire, se hâte de partir. Le nouveau chevalier se dispose à le suivre. On vient lui remettre de la part de Gandales, seigneur écossais qui l'a élevé, une épée richement ornée, et plusieurs objets précieux, trouvés autrefois avec lui sur la mer, dans une caisse ou plutôt dans un berceau de bois de cèdre. Parmi ces objets étaient un anneau d'un grand prix, et une boule de cire. Oriane lui demande cette seule boule, qu'il s'empresse de lui offrir. Il part enfin, emmenant pour écuyer Gandalin, fils de Gandales, jeune homme de son âge, élevé avec lui, et qui ne veut point s'en séparer.
[Note 110: ][(retour) ] C. III.
En suivant les traces du roi Périon[111], il rencontre une dame et une demoiselle, dont la première lui présente une lance, en lui disant qu'avec cette arme il sauvera la maison royale dont il est sorti; c'est encore la fée Urgande, qui disparaît aussitôt. La demoiselle est une Danoise attachée à la reine de la Grande-Bretagne, et qui retourne auprès d'elle; elle déclare au Damoisel de la Mer qu'elle restera quelques jours auprès de lui pour voir quel usage il fera de cette lance. Le premier usage qu'il en fait est de délivrer Périon, à qui une troupe de brigands a dressé une embuscade et qui est près d'y périr. Les brigands sont tous percés de sa lance, ou mis en pièces par son épée. Le roi plein de reconnaissance embrasse son défenseur, et reprend en sûreté la route de ses états. Le Damoisel, pour chercher d'autres aventures, prend par un autre chemin. La Demoiselle de Danemark, témoin de cet exploit, n'en veut pas davantage, quitte le jeune chevalier, et se rend à la cour d'Écosse. Elle y raconte ce qu'elle a vu[112]; d'autres messages instruisent la cour des preuves que le Damoisel de la Mer ne cesse de donner de sa valeur; tout retentit de ses louanges. Le cœur d'Oriane est vivement ému; elle doit bientôt retourner auprès de son père; elle n'aura plus si facilement des nouvelles de son chevalier; elle prend enfin pour confidente la Demoiselle de Danemark; elle lui confie que dans la boule de cire que celui qu'elle aime lui a donnée, elle a trouvé son nom écrit, avec la qualité de fils de roi. Elle la prie de l'aller trouver de sa part, de lui remettre ce signe de sa mission, et d'aller, s'il le faut, jusqu'à Paris l'assurer de la constance de son amour.
[Note 111: ][(retour) ] C. IV.