En partant pour ce long voyage, le Tasse crut devoir, à tout événement, laisser quelques dispositions entre les mains d'un de ses amis[252]. Le premier article de cette espèce de testament regarde ses poésies amoureuses; il veut qu'elles soient recueillies et publiées. Quant aux autres qu'il a faites pour servir quelques amis, il désire qu'elles soient ensevelies avec lui, à l'exception d'un seul sonnet[253]. Une autre disposition est relative aux huit chants qu'il avait déjà faits de son Godefroy; d'autres, qui prouvent qu'il avait peu d'ordre ou qu'il était peu généreusement traité par la cour, ont rapport à des effets qu'il laisse en gage chez un juif pour vingt-cinq livres, à des pièces de tapisserie[254] qu'il laisse, pour treize écus, chez un autre juif, et à d'autres tapisseries qui restent dans son logement. Si Dieu dispose de lui, il veut que le tout soit vendu et que le produit serve aux frais d'une pierre sépulcrale pour le tombeau de son père, où l'on fera graver l'épitaphe latine qu'il a composée en son honneur. Si l'exécution de quelqu'une de ces volontés rencontre des obstacles, il prescrit à son ami de recourir à la faveur de l'excellente madame Léonore, «laquelle, ajoute-t-il, la lui accordera, je l'espère, pour l'amour de moi[255].» Les trois derniers objets, peut-être également sacrés pour lui, dont on le voit s'occuper à son départ, sont donc sa gloire poétique, la mémoire de son père, la bienveillante protection de Léonore.
[Note 252: ][(retour) ] Ercole Rondinelli, gentilhomme de Ferrare. Ce mémoire, inséré dans les Œuvres du Tasse, édit. de Florence, t. V, est daté de Ferrare, 1573; mais Serassi prouve très-bien que c'est une faute de copiste, et qu'il faut écrire 1570.
[Note 253: ][(retour) ] C'est celui qui commence par ce vers:
Or che l'Aura mia dolce altrove spira
ibidem, t. II, p. 276. Il était en effet digne d'être conservé; mais était-il bien vrai que le Tasse l'eût fait pour servir un de ses amis? N'est-ce pas un de ceux où, sous le nom d'Aura ou de Laura, il paraît avoir chanté quelquefois celle qu'il n'osait nommer, et n'avait-il pas ici la double intention de le conserver et d'empêcher que son ami lui-même n'en devinât l'objet?
[Note 254: ][(retour) ] Son père les avait autrefois achetées en Flandre; et c'était ce qui les lui rendait précieuses.
[Note 255 ][(retour) ] Ricorra il signor Ercole al favor dell' eccellentissima madama Leonora, laqual confido che per amor mio, gliene sarà liberale. Ub. sup.
Dès la première visite[256] que le cardinal fit au roi de France, qui était son cousin, il se hâta de lui faire connaître le Tasse, et dit en le lui présentant: Voilà le chantre de Godefroy et des autres héros français, qui se sont tant signalés à la conquête de Jérusalem. Charles IX...., (on pouvait encore prononcer son nom et approcher de lui sans horreur; il pouvait encore sourire aux lettres et à la poésie qu'il aimait; il ne s'était pas dévoué, comme il le fit l'année suivante, à l'exécration de tous les siècles); Charles IX reçut le Tasse de la manière la plus distinguée, le revit souvent, et lui fit toujours le même accueil. Il accorda un jour à sa demande la grâce d'un malheureux poëte que les Muses n'avaient pu garantir d'une action honteuse, mais qu'elles sauvèrent ainsi du supplice. Enfin il aurait reconnu par ses largesses l'honneur que le Tasse rendait dans son poëme à l'héroïsme français, il l'aurait comblé de présents, disent les écrivains de France et d'Italie, «si la philosophie du Tasse ne se fût opposée aux grâces qu'il voulait lui faire, et n'eût arrêté sa libéralité par une espèce de refus[257]. «On conçoit qu'un poëte philosophe oppose une espèce de refus aux présents même d'un roi; mais quand la munificence royale se laisse vaincre par un refus philosophique, c'est qu'elle veut bien être vaincue.
[Note 256: ][(retour) ] Janvier 1571.
[Note 257: ][(retour) ] L'abbé de Charnes, Vie du Tasse, p. 40; Serassi, Vita del Tasso, p. 155. Ce dernier cite dans une note, p. 162, le cavalier Guido Casoni, qui avait, je crois, écrit avant de Charnes.
On doit penser qu'à l'exemple du maître, les grands, les nobles et tout ce qu'il y avait à la cour d'hommes aimant les lettres, ou voulant paraître les aimer, s'empressèrent d'accueillir et de fêter le jeune poëte. Il en existait un alors en France qui jouissait d'une réputation gigantesque. Le génie vraiment poétique de Ronsard, nourri de l'étude des anciens et des Italiens modernes, étonnait par la verve, l'enthousiasme, l'élévation des pensées, la vivacité des images et la pompe des expressions. Le Tasse fit sa connaissance et rechercha son amitié. Il lui lut plusieurs chants de son Godefroy, et quelques-uns des morceaux qu'il n'avait cessé de composer, soit pendant son voyage, soit depuis son séjour en France[258]. Il ne se sentit pas médiocrement flatté d'obtenir l'approbation de Ronsard et à son tour il admira ses poésies[259], qui paraissaient alors françaises à toute la France.
[Note 258: ][(retour) ] Il ajouta, pendant ce séjour, plusieurs morceaux à sa Jérusalem, et surtout dans l'abbaye de Chablis, dont le cardinal d'Este était abbé. Ce fait est rapporté par Ménage, dans ses observ. sur l'Aminte du Tasse (act. I, sc. 2, v. 299); et il dit l'avoir lu dans des mémoires du cardinal Du Perron, qui lui avaient été communiqués par M. Dupuis.