[Note 259: ][(retour) ] Il compare dans un de ses dialogues (il Cataneo ovvero degli idoli, t. III de ses Œuvres, édit. de Florence) des vers de Ronsard à la louange de la maison royale de Valois, avec la célèbre canzone d'Annibal Caro: Venite all'ombra de' gran gigli d'oro; il en fait de grands éloges, et paraît même, du moins quant au fond des choses et à la sublimité des pensées, donner la préférence au poëte français.

Notre langue n'était pas fixée. Ronsard en méconnut le génie, et lui fit trop de violence. Elle changea peu de temps après; et ce poëte resta plus étranger dans son propre pays qu'il ne l'est pour les étrangers eux-mêmes. La langue y a gagné sans doute; mais ils ne peuvent juger comme nous du gain qu'elle a fait, et peuvent être frappés de ce qu'elle a perdu. Nous ne devons donc pas être surpris que des Italiens célèbres, tels que le Redi[260], Apostolo Zéno[261], Serassi[262], et plusieurs autres aient été du même avis que le Tasse; qu'ils aient même placé Ronsard au-dessus de nos meilleurs poëtes modernes. Leurs faux jugements n'ont aucun inconvénient pour nous, et peuvent même nous être utiles, en nous engageant à examiner nous-mêmes en quoi ils se trompent, et à prendre quelque connaissance de notre ancienne poésie et de notre ancienne langue, qui valaient moins qu'ils ne croient, mais plus que nous ne croyons.

[Note 260: ][(retour) ] Note al Ditirambo.

[Note 261: ][(retour) ] Annot. al Fontanini.

[Note 262: ][(retour) ] Vita del Tasso.

Ce n'est pas seulement notre langue qui a changé depuis le temps du Tasse, ce sont nos mœurs, nos usages, nos arts, les productions mêmes de notre sol; aussi le parallèle qu'il fit entre la France et l'Italie, pour répondre aux questions d'un de ses amis de Ferrare[263], manque-t-il aujourd'hui de justesse dans bien des points. Mais on reconnaît dans cette longue lettre, ou dans ce petit traité, la finesse d'observation et de pénétration d'esprit qui brillent dans tous les écrits du Tasse, et cette méthode philosophique qu'il avait puisée dans l'étude des anciens[264]. Il divise et subdivise avec ordre toutes les manières dont on peut envisager un pays. Il examine ensuite, sous tous ces différents points de vue, l'Italie et la France. Il faut lui pardonner un peu de partialité pour sa patrie, ne pas oublier ce qu'était l'Italie au seizième siècle, et ce qu'était la France, et lui savoir gré d'avoir quelquefois prononcé à notre avantage. Il ne faut point juger ce tableau d'après ce que l'original est de nos jours, mais conclure du tableau même ce que l'original était alors.

[Note 263: ][(retour) ] Le comte Ercole de' Contrarj.

[Note 264 ][(retour) ] Voyez t. V, p. 281, des Œuvres, édit. de Florence, in-folio.

Faut-il croire ce qu'on rapporte de l'état de détresse et de pauvreté où se trouva le Tasse au milieu de toutes ces faveurs du prince et de toutes ces caresses des courtisans? Balzac dans ses entretiens, Guy Patin dans une de ses lettres, disent qu'il fut réduit à emprunter un écu pour vivre. Serassi croit le fait impossible. Un gentilhomme attaché à un cardinal si riche et si magnifique pouvait-il manquer à ce point du nécessaire; et celui qui avait refusé les présents d'un roi s'abaisser à recevoir d'un ami ou d'une amie[265] un si petit service? Mais cet historien rapporte lui-même un autre fait qui peut expliquer le premier. Le crédit dont jouissait le Tasse auprès du cardinal, et les honneurs qu'il recevait dans une cour telle que celle de France, durent exciter l'envie de ces courtisans sans mérite, tels qu'il s'en trouve toujours auprès des princes; le Tasse s'expliquait peut-être avec trop de liberté sur les matières qui échauffaient alors tous les esprits; ils saisirent ce prétexte pour le calomnier et le desservir. Ils n'y réussirent que trop: le cardinal se refroidit entièrement à son égard, et non-seulement lui retira les honoraires de sa place, mais lui donna même des dégoûts personnels, et parut ne le plus voir qu'avec répugnance. Il n'en fallait pas tant pour qu'un homme qui avait beaucoup de noblesse et de dignité d'âme sentît ce qu'il avait à faire. Le Tasse demanda un congé pour l'Italie, et l'obtint. Il est vrai qu'il fut reconduit et défrayé par Manzuoli, secrétaire du cardinal, que celui-ci envoyait à Rome; mais il ne serait pas surprenant que, dans de pareilles circonstances, il eût éprouvé avant son départ des besoins pressants, et que sa fierté eût consenti plutôt à devoir un écu à l'amitié, qu'à rien demander à un prince qui le disgraciait injustement.

[Note 265: ][(retour) ] Balzac dit à une dame de ses amies, et Patin à un ami.