Leur séparation ne fut cependant pas une rupture. Le cardinal aurait craint de se donner aux yeux de la cour de France un tort ou un ridicule; le Tasse avait le dessein d'entrer au service du duc Alphonse en quittant son frère; le départ de Manzuoli sauva toutes les apparences; le cardinal envoyant à Rome son secrétaire le plus intime, y pouvait envoyer aussi le gentilhomme le plus distingué de sa suite. Ils partirent à la fin de décembre, après un an de séjour en France. Le Tasse fut reçu à Rome avec joie par les anciens amis de son père, et recherché par tous les amis des lettres. Pendant ce temps, il faisait agir à Ferrare auprès du duc Alphonse; il employait à cette négociation la princesse d'Urbin et sa sœur Léonore, qui n'eurent pas beaucoup de peine à réussir. Alphonse était dans de si bonnes dispositions que le Tasse fut presqu'aussitôt agréé que proposé. Il se rendit sur-le-champ à Ferrare. Le duc lui témoigna le plus grand plaisir de le voir, et joignit à des conditions satisfaisantes et honorables[266] toutes les commodités du logement et de la vie. La plus agréable pour le Tasse fut d'être dispensé de tout service, et de pouvoir par conséquent se livrer tout entier à la composition de ce poëme promis depuis tant d'années, et que le monde littéraire attendait.

[Note 266: ][(retour) ] Ses honoraires coururent du commencement de cette année(1572), quoique l'on fût alors au mois de mai; ils étaient de 50 liv. 10 s. (monnaie de Ferrare) par mois, ce qui équivalait alors à 15 écus d'or. (Serassi, page 163, note 3.)

A peine s'était-il remis au travail, qu'un triste événement vint l'en distraire. La duchesse de Ferrare, dont on célébrait le mariage quand il entra pour la première fois dans ce palais, mourut peu de temps après qu'il y fut de retour. Cette mort plongea dans le deuil Alphonse et toute sa famille. Le cœur et la plume du Tasse ne furent pendant quelque temps occupés que de cet objet. Il adressa au duc un discours consolatoire, à la manière des philosophes anciens[267]. Il composa de plus une oraison funèbre très-éloquente[268], et joignit à ces ouvrages en prose plusieurs belles pièces de vers.

[Note 267: ][(retour) ] On le trouve sous le titre de Orazione in morte di Barbara d'Austria, etc. (Opere, t. XI, édition de Venise, in-4º.)

[Note 268: ][(retour) ] Elle est insérée dans le dialogue intitulé: il Ghirlinzone ovvero dell'Epitafio. Ibidem, t. VII.

Quelque temps après, le duc Alphonse fit un voyage à Rome. Le Tasse ayant plus de loisir à Ferrare, avant de se remettre à son grand ouvrage, en fit un dont l'heureux succès fait époque dans l'histoire des lettres. Six ans auparavant[269], il avait vu jouer dans l'université même de Ferrare, une espèce d'églogue dialoguée ou fable pastorale, partagée en scènes et en actes, intitulée lo Sfortunato, (l'Infortuné). Elle était d'un nommé Agostino degli Arienti ou Argenti. Cette pièce, qui fut imprimée un an après, avait attiré une grande affluence, et obtenu beaucoup d'applaudissements. Le Tasse avait applaudi lui-même à ce nouveau genre de représentation dramatique. Dès ce moment sans doute il avait aperçu ce qui y manquait et tout le parti que son génie en pouvait tirer. Cette heureuse invention était même plus ancienne. Quand nous traiterons de la poésie pastorale, nous en verrons les premiers essais; mais il y avait aussi loin de ces essais à l'Aminta, que des premiers romans épiques à l'Orlando furioso. Il en résulte cependant qu'il n'est pas plus exact de dire, comme l'ont fait le Manso et d'autres auteurs, que le Tasse fut le premier inventeur du drame pastoral, qu'il ne l'est de prétendre que l'Arioste le fut du poëme romanesque; mais ils ont tous deux perfectionné ce qui n'avait été qu'essayé avant eux, tous deux offert, chacun dans son genre, des modèles parfaits, qui n'ont point été surpassés, ni même égalés depuis; c'est là ce qui est exactement vrai, et c'est bien assez pour leur gloire.

[Note 269: ][(retour) ] Mai 1567.

Le sujet, les caractères, le plan et la conduite de l'Aminta étaient donc depuis long-temps dans la tête du Tasse. Il n'attendait pour l'exécuter que d'en avoir le loisir. Il profita bien de celui que lui laissait le départ du duc Alphonse. Entièrement livré à cette composition délicieuse, il l'eut achevée dans deux mois. Le duc à son retour en fut si charmé, qu'il ordonna de tout préparer pour qu'elle fût représentée à l'arrivée du cardinal son frère. Elle le fut en effet[270] avec un éclat et un succès qui augmenta considérablement le crédit de l'auteur auprès d'Alphonse et de toute la cour, mais qui anima contre lui des envieux jusqu'alors cachés, et déterminés depuis lors à le perdre.

[Note 270: ][(retour) ] Au printemps de 1573.

Je ne développerai point ici les beautés de ce chef-d'œuvre, l'un des diamants les plus précieux de la poésie moderne; j'y reviendrai dans un autre moment. Ces beautés ont été généralement senties. Elles diffèrent totalement de celles du grand poëme que le Tasse n'avait interrompu que pour le reprendre aussitôt. Il semble presque inconcevable que l'auteur de la Jérusalem le soit aussi de l'Aminta, qui ait travaillé pour ainsi dire en même temps à l'une et à l'autre, tant le genre, les formes, le style de ces deux ouvrages se ressemblent peu.