Bien éloigné de l'empressement qu'on a aujourd'hui de se produire, et content du succès de sa pastorale, il ne voulait pas la faire imprimer. Quelques traits même où il faisait allusion à la cour de Ferrare, à des circonstances de sa vie, et à des sentiments de son cœur, d'autres qu'il avait lancés contre un de ses ennemis cachés[271] qu'il n'aurait pas voulu blesser publiquement, lui faisaient une loi de cette réserve. Mais on trouva le moyen d'avoir des copies de sa pièce; il en tomba une entre les mains d'Alde le jeune, qui l'imprima, pour la première fois à Venise, huit ans après qu'elle eut été représentée[272]. Ce fut seulement alors que l'applaudissement qu'elle avait eu à Ferrare devint universel en Italie. Les éditions se multiplièrent; les imitations furent si nombreuses, qu'on ne vit plus de toutes parts que pastorales dramatiques. Mais parmi cette foule d'imitateurs, le Guarini dans son Pastor Fido, et au commencement de l'autre siècle, Bonarelli dans sa Filli di Sciro, approchèrent seuls, quoique à une grande distance, de leur inimitable modèle. Bientôt l'Aminta fut traduit en français, en espagnol, ensuite en anglais, en allemand, en flamand, même en illyrien, en un mot, dans toutes les langues, et toujours avec le même succès. On peut donc dire que ce petit ouvrage n'a pas moins contribué que son grand poëme à la célébrité du Tasse, et que quand même l'auteur de l'Aminta ne l'eût pas été de la Jérusalem délivrée, son nom n'en serait pas moins immortel.
[Note 271: ][(retour) ] On a cru presque généralement qu'il avait désigné Speron Speroni sous le nom de l'envieux Mopsus; Ménage croit plutôt que c'est Francesco Patrici, et en donne de fort bonnes raisons, Osservazioni sopra l'Aminta, Venezia, 1736, p. 202.
[Note 272: ][(retour) ] Vinegia, 1581, in-8º.
La princesse d'Urbin, Lucrèce d'Este, n'avait pu assister aux représentations de cette pièce qui faisait tant de bruit. Elle voulut la connaître, et pria son frère Alphonse de lui envoyer l'auteur à Pesaro. Le Tasse fut charmé de revoir cette ville où il avait passé quelque temps dans son enfance, et plus encore de se rendre agréable à une princesse à qui il devait en grande partie sa position à la cour de Ferrare. Il se rendit à Pesaro, et reçut l'accueil le plus flatteur du vieux duc Guidubaldo, ancien protecteur de son père, des princes ses fils, et surtout de Lucrèce sa belle-fille. Il lut au milieu de cercles composés de ce qu'il y avait de plus distingué dans cette cour, et son Aminta et plusieurs chants de son Goffredo, qui excitèrent le plus grand enthousiasme. L'été avançait: Lucrèce s'en alla passer le reste avec son mari dans une campagne délicieuse[273]; le jeune prince s'y livrait à deux exercices qu'il aimait passionnément, à nager dans de belles pièces d'eau et à chasser dans de grandes forêts: sa femme qui n'aimait ni la natation, ni la chasse, voulut que le Tasse fût du voyage. Il passa plusieurs mois auprès d'elle dans cette agréable solitude, composant tous les jours des vers, tantôt pour ajouter à son poëme, tantôt à la louange de Lucrèce, qui prenait grand plaisir à les entendre. Elle avait bien ses trente-neuf ans; c'en était dix de plus que le Tasse; mais peut-être que cette disproportion de l'âge fut une compensation de celle du rang: quoi qu'il en soit, la bonne princesse et le jeune poëte ne se quittaient presque plus, et les auteurs qui nient l'amour du Tasse pour Léonore, prétendent qu'au moins jusqu'à ce jour il paraît avoir eu plus de penchant pour Lucrèce: Serassi le dit positivement[274]. Entre les sonnets qu'il cite, et qui paraissent le prouver, il en est surtout deux, l'un sur la belle main, l'autre sur le sein de la princesse[275], qui sont en effet d'une galanterie que le Tasse ne se serait pas permise avec Léonore. Il y en a un autre[276], l'un des plus beaux qu'il ait faits, dans lequel il met autant de poésie que d'adresse à vanter la maturité de l'âge où celle à qui il parle était parvenue, en lui rappelant, sans les lui faire regretter, ces fleurs du printemps qu'elle n'avait plus; mais quoi qu'en dise Serassi, c'est, nous le verrons bientôt, à Léonore et non à Lucrèce que ce sonnet est adressé. Ce qui est certain, c'est que le Tasse fut très-heureux dans cette villegiatura, partagé entre la poésie et l'intime société d'une femme aimable. C'est là peut-être qu'il composa les descriptions les plus charmantes de son poëme; c'est peut-être dans les jardins de Castel Durante qu'il décrivit les jardins enchantés d'Armide.
[Note 273: ][(retour) ] A Castel Durante, 1573.
[Note 274: ][(retour) ] Vita del Tasso, p. 180.
[Note 275 ][(retour) ] La man ch'avvolta in odorate spoglie, etc.; et: Non son si vaghi i fiori onde natura, etc.; t. II des Œuvres, édit. de Flor., in-fol., p. 270 et 279.
[Voir note ajoutée 275 (annexe)]
[Note 276: ][(retour) ] 276: Negli anni acerbi tuoi purpurea rosa, p. 291.