Il revint à Ferrare chargé de présents, de bijoux, de chaînes d'or, qu'il avait reçus du duc d'Urbin et de ses enfants. Il tenait surtout de Lucrèce un rubis de la plus grande valeur. La fortune semblait lui sourire; mais il touchait au moment d'éprouver ses premières rigueurs. Peu de temps après son retour, et lorsqu'il avait repris la composition de son poëme, le duc partit avec une suite nombreuse pour aller dans les états de Venise au-devant de Henri III, qui passait du trône de Pologne à celui de France. Il espérait attirer ce roi jusqu'à Ferrare; il y réussit et le reçut magnifiquement. Il fallut que le Tasse oubliât son talent de poëte pour son métier de gentilhomme, et qu'il accompagnât le duc à Venise, d'où il revint à Ferrare, avec lui, ou plutôt en même temps que lui, confondu dans le brillant cortège qui suivait le souverain de Ferrare et le monarque français. L'agitation de ce voyage et le tourbillon de ces fêtes royales, dans la saison des plus fortes chaleurs[277], furent suivies d'une fièvre quarte qui le tint pendant l'automne et pendant tout l'hiver dans un état continuel de souffrance et de langueur. Toute application lui fut interdite jusqu'au printemps. Ce fut dans sa convalescence et dans cette belle saison[278], qu'il termina enfin ce poëme, fruit de tant de travaux et source de tant d'infortunes.

[Note 277: ][(retour) ] Juillet 1574.

[Note 278: ][(retour) ] Avril 1575.

Avant de le publier, il voulut le soumettre au jugement de ses amis les plus éclairés et les plus intimes. Il en fit passer une copie à Scipion de Gonzague, qui était alors à Rome, en le priant de le revoir lui-même avec le plus grand soin, et de le faire examiner par tout ce qu'il pourrait réunir d'hommes d'un goût sûr et exercé. Scipion suivit les intentions du Tasse avec le zèle de l'amitié. Il fut secondé par de savants littérateurs qui mirent à cet examen toute leur application et tous leurs soins[279]. Mais qu'en résulta-t-il? Presque tous furent d'avis différents sur le sujet, le plan, les épisodes, le style. Ce qui paraissait défaut aux uns était beauté pour les autres. Le Tasse, avec une patience et une docilité infatigables, recevait tous les conseils, les suivait, ou donnait, dans des lettres raisonnées, ses motifs pour ne les pas suivre. Outre ceux qu'il recevait de Rome, il en demandait encore à ses amis de Ferrare: il en alla même demander à Padoue[280], et revint avec de nouveaux sujets d'incertitudes, de corrections et de travaux.

[Note 279: ][(retour) ] Les principaux furent, 1º. Pier Angelio Bargeo ou da Barga, élégant poëte latin, auteur d'un bon poëme sur la chasse (Cynegeticon, lib. VI), et d'un autre poëme sur le même sujet que celui du Tasse, intitulé Syrias, qu'il avait commencé plusieurs années auparavant, et que la Jérusalem délivrée aurait dû lui ôter le courage d'achever; 2º. Flaminio de' Nobili, théologien, philosophe, grand helléniste et savant littérateur; 3º. Silvio Antoniano, professeur d'éloquence dans le collège romain, et bon écrivain en vers et en prose; et enfin Sperone Speroni, trop connu pour qu'il soit besoin de rien ajouter à son nom. Voyez les Lettere poetiche du Tasse, Opere, t. V, édit. de Florence, in-fol.

[Note 280 ][(retour) ] Il y eut pour hôte et pour conseil Gio. Vincenzo Pinelli, riche et savant, possesseur d'une belle bibliothèque; il consulta aussi Piccolomini, qui avait été son maître, Domenico Veniero, Celio Magno, etc.

Le mouvement que cette sorte d'occupation donne à l'esprit est tout différent de celui qu'il éprouve dans le feu de la composition. En composant, la préoccupation est profonde, constante, et s'exerce long-temps sur le même objet: en corrigeant, elle se porte rapidement sur de petits détails, sur des objets indépendants les uns des autres qui ébranlent presque à la fois l'imagination, et appellent souvent l'attention en sens contraire. Il résulte du premier travail un état contemplatif, et pour ainsi dire extatique, dans lequel, tout entier aux objets qu'il invente et aux sentiments qu'il exprime, le poëte est étranger et presque inaccessible à tout ce qui est extérieur; il résulte du second une espèce d'émotion fébrile, qui ouvre facilement l'esprit à ce que l'on voit ou entend, même à ce que l'on croit voir ou entendre, à toutes les impressions fâcheuses, aux inquiétudes, aux soupçons; surtout lorsqu'on se trouve comme assailli par des conseils contradictoires, forcé de choisir à la hâte, et d'autant plus incertain dans son choix que l'on est plus modeste, et qu'on abonde moins dans son sens. C'est précisément la position où se trouva le Tasse. Il avait à la cour des ennemis; il le savait depuis long-temps, et ne commença qu'en ce moment à les craindre. Quelques-unes des lettres qu'il écrivait à Rome et des réponses qu'il en recevait, éprouvèrent des retards, elles avaient toutes pour objet les corrections de son poëme; il imagina que ses ennemis les interceptaient pour découvrir les objections qui lui étaient faites et en profiter contre lui, quand il aurait publié son ouvrage. Il eut une maladie courte, mais dangereuse, une fièvre ardente avec des étourdissements et des vertiges; il fut guéri dans peu de jours[281], et se remit au travail avec la même ardeur.

[Note 281: ][(retour) ] Juillet 1575.

Les traitements qu'il recevait de la part du duc devaient lui tranquilliser l'esprit. Alphonse redoublait d'attentions et d'égards, voulait sans cesse l'entendre réciter ses vers, et le conduisait avec lui dans les voyages de plaisir qu'il faisait à Belriguardo, lieu de délices, où il se retirait souvent pendant les chaleurs de l'été. Lucrèce d'Este, devenue duchesse d'Urbin par la mort de son beau-père, se sépara de son mari, trop jeune pour elle, à qui elle n'avait point donné, et ne pouvait plus donner d'enfants, et vint à Ferrare, avec un traitement ou une pension convenable, retrouver son frère Alphonse, dont elle était tendrement aimée. Son arrivée ajoutait encore aux agréments dont le Tasse jouissait dans cette cour et aux moyens de s'y maintenir en crédit. La duchesse ne pouvait plus se passer de lui; elle eut une indisposition, pendant laquelle il eut seul accès auprès d'elle, et il l'eut à toute heure et tous les jours. Alphonse était obligé de faire sans lui ses voyages de Belriguardo. Lucrèce prenait les eaux et avait besoin de distractions; elle gardait le Tasse: il lui lisait son poëme et passait chaque jour avec elle plusieurs heures secrètement[282]. Cependant son esprit frappé se tournait toujours vers Rome. Il voulait qu'on y recommençât en entier l'examen de son poëme: il voulut enfin y aller lui-même, et malgré ce que fit encore la duchesse pour le détourner de ce voyage, malgré le conseil qu'elle lui donna de ne quitter Ferrare que pour l'accompagner à Pesaro[283], il n'eut de repos que lorsqu'il eut obtenu du duc Alphonse la permission de partir pour Rome.

[Note 282: ][(retour) ] C'est ce qu'il dit lui-même dans une de ses lettres à Scipion de Gonzague: Leggole il mio libro e sono ogni giorno con lei molte ore in secretis (Lettere poetiche XXIII, Opere, t. V, édit. de Florence, in-fol.)