[Note 341: ][(retour) ] 341: Vita del Tasso, Nos. 35 et 41.

De tous les vers qui furent inspirés au Tasse par la princesse Léonore, ce qui dut peut-être la flatter le plus, ce fut ce beau portrait qu'il fit d'elle sous le nom de Sophronie dans le second chant de sa Jérusalem. Tout le monde la reconnaît dans cette Vierge d'un âge mûr, pleine de hautes et royales pensées[342], dont la beauté n'a de prix à ses propres yeux qu'en ce qu'elle ajoute du lustre à sa vertu; dont le mérite le plus grand est de cacher tout son mérite dans la retraite, et de fuir, seule et négligée, les louanges et les regards. On croit voir s'avancer Léonore elle-même, en voyant marcher Sophronie les yeux baissés, couverte d'un voile, dans une attitude modeste et fière, vêtue d'un air qui fait douter si elle est parée ou négligée, si c'est le hasard ou l'art qui a orné son visage; on ne voit qu'elle enfin que le Tasse ait pu vouloir peindre par ce dernier trait: «Sa négligence est un artifice de la nature, de l'amour, du ciel qui l'aime[343].» Mais on n'a pas fait assez d'attention à Olinde, à ce jeune amant aussi modeste qu'elle est belle, qui désire beaucoup, espère peu et ne demande rien[344]. Qui peut douter que le Tasse, dans les premiers transports de cette noble passion, n'ait voulu se représenter lui-même; que plus d'une fois il ne se fût fait une idée céleste du bonheur de mourir avec une femme adorée et de s'immoler pour elle; qu'il n'ait saisi avidement cette occasion unique d'exprimer des vœux, qui peut-être en indiquaient d'autres qu'il n'aurait osé avouer de même? «O mort complètement heureuse, dit Olinde, oh! que mes souffrances seront douces et fortunées, si mon sein joint à ton sein, ma bouche collée à la tienne, j'obtiens d'y exhaler mon ame, si, venant à défaillir en même temps, tu rends en moi tes derniers soupirs[345]!» Cet épisode est un défaut dans son poëme: tous les amis qu'il consulta le sentirent, tous insistèrent pour qu'il le retranchât; il le sentit comme eux, il l'avoua même, et refusa toujours de consentir à ce sacrifice; l'intérêt de la perfection de son ouvrage se tut devant un intérêt plus cher.

[Note 342: ][(retour) ]

Vergine era fra lor di già matura

Verginità, d'alti pensieri e regi, etc. (C. II, st. 14.)

[Note 343: ][(retour) ]

Di natura, d'amor, de' cieli amici

Le negligenze sue sono artificj. (St. 18.)

[Note 344: ][(retour) ]

Ei, che modesto è sì com' essa è bella,

Brama assai, poco spera, e nulla chiede. (St. 16.)

[Note 345: ][(retour) ] St. 35.

Quelque dégagé des sens que cet attachement pût être, dès qu'il était passionné, il fut sujet à des inégalités, à des orages. On a vu le Tasse livré pendant plusieurs mois, à la campagne, avec la duchesse d'Urbin, à des distractions agréables[346] qui supposent entre Léonore et lui quelque refroidissement. Une lettre qu'il lui écrivit alors appuie cette supposition; je ne crois même pas me tromper en y voyant les suites d'un mouvement jaloux. «Il n'avait point écrit à la princesse depuis plusieurs mois[347], plutôt par défaut de sujet que de volonté; il lui envoie un sonnet qu'il a fait depuis peu, croyant se rappeler qu'il lui a promis de lui envoyer tout ce qu'il ferait de nouveau. Ce sonnet ne ressemblera point aux beaux sonnets qu'il s'imagine qu'elle est maintenant dans l'habitude d'entendre; il est aussi dépourvu d'art et de pensées qu'il l'est lui-même de bonheur. Dans l'état où il est, il ne pourrait venir de lui rien autre chose. (Nous avons cependant vu qu'il n'était point alors aussi à plaindre.) Il lui envoie pourtant ces vers; et bons ou mauvais, il croit qu'ils feront l'effet qu'il désire. Mais enfin qu'elle n'aille pas croire que par ce qu'il est actuellement si vide de pensées, il ait pu donner place dans son cœur à quelque amour; il faut qu'elle sache qu'il n'a fait ce sonnet pour rien qui lui soit personnel, mais à la prière d'un pauvre amant, qui, brouillé quelque temps avec sa dame, et n'en pouvant plus, est forcé de se rendre et de demander grâce[348].» Dans le sonnet, le poëte s'adresse au Courroux, champion audacieux, mais faible guerrier, qui ne peut le défendre contre les armes de l'amour, et qui est déjà presque vaincu.... «Téméraire! demande plutôt la paix. Je crie merci; je tends une main languissante; je ploie le genou; je présente à nu ma poitrine. Si l'Amour veut combattre encore, que la Pitié s'arme pour moi; qu'elle m'obtienne ou la victoire, ou au moins la mort; mais si Elle[349] laisse tomber une seule larme, ma mort sera une victoire, et mon sang versé un triomphe.»

[Note 346: ][(retour) ] Ci-dessus, p. 190.

[Note 347: ][(retour) ] Serassi, Vita del Tasso, p. 180.

[Note 348: ][(retour) ] Il quale essendo stato un pezzo in collera con la sua donna, ora non potendo più, bisogna che si renda e che dimandi mercè. (Ub. supr.)