[Note 349: ][(retour) ] Colei, celle qu'il ne nomme pas.
Cette lettre et ce sonnet contiennent, à mon sens, une révélation importante. Serassi qui les a publiés le premier[350], a fort bien entendu que ces beaux sonnets que Léonore devait être en ce moment dans l'habitude d'entendre, étaient ceux du Pigna et du Guarini, tous deux admis concurremment à lire à cette princesse leurs compositions poétiques[351]. Mais voici ce qu'il est aisé d'y voir de plus. Le Guarini, alors attaché à cette cour et qui se piqua toujours de rivalité avec le Tasse, était, sans nul doute, celui dont les assiduités et peut-être les vers lui avaient donné de l'ombrage; il avait voulu l'écarter; ayant trouvé de la résistance, il s'était piqué; il était parti dans ces dispositions pour Urbin, et de-là pour Castel-Durante avec Lucrèce. La vie très douce qu'il y menait l'avait étourdi quelque temps. Il avait passé plusieurs mois sans écrire même à Léonore; mais la colère qu'il avait trop écoutée s'était affaiblie; l'amour avait repris son empire; il brûlait de revenir, et il se faisait précéder par un sonnet, qui a de l'intérêt si les choses sont ainsi, et qui n'en aurait aucun si elles étaient autrement. Il composait sûrement alors de plus beaux vers et plus dignes d'être envoyés à une princesse qui les aimait; et cette fable d'un pauvre amant auquel il prétend servir d'interprète, est la même dont il avait déjà voilé son secret lorsqu'il partit pour la France. En un mot, je regarde comme l'une des preuves les plus claires de la passion du Tasse pour Léonore ce que le bon Serassi, qui n'en savait pas davantage, a donné pour un témoignage, qui doit lever tous les doutes, de son indifférence pour elle et de sa froideur.
[Note 350: ][(retour) ] Loc. cit.
[Note 351: ][(retour) ] Ibidem, p. 182.
Cette passion qui était dans l'imagination, autant que dans le cœur, dut recevoir, à une époque malheureuse pour le Tasse, les mêmes degrés d'exaltation et de trouble que toutes ses affections. Nous avons cependant vu que sa piété, ou du moins le sentiment de crainte qui l'accompagne trop souvent, s'exalta beaucoup plus encore que son amour. Depuis la fièvre qu'il eut, à la suite des fêtes données au roi de France à Ferrare[352], et l'accès passager, mais violent de l'année suivante, depuis l'agitation fébrile où il fut jeté par les premières corrections de son poëme, et depuis que le fantôme de l'inquisition l'eut obsédé de ses terreurs, il n'y eut plus que rarement du calme dans son ame. On le voit aller, venir, errer d'un bout de l'Italie à l'autre, des rivages de Naples et de Sorrento au pied des Alpes. Quoique d'autres intérêts le rappelassent toujours à Ferrare, croit-on que cet amour, ne fût-il devenu après tant d'années qu'une simple habitude du cœur, n'était pas un des plus puissants? Ni dans ses vers, ni dans ses lettres on ne trouve plus rien qui le prouve; mais qu'est-il besoin de ces preuves? Le propre d'une passion de cette nature est-il de s'affaiblir par la fermentation des idées; et dans un temps où toutes les autres affections portaient à son cerveau des impressions si vives et si brûlantes, celle-là seule restait-elle éteinte ou refroidie?
[Note 352: ][(retour) ] En 1574.
Cependant une raison toute naturelle devait en avoir tempéré l'effervescence. Le temps qui exerce ses ravages sur la santé la plus florissante en avait dû faire de plus sensibles sur une complexion aussi faible que celle de Léonore. Elle avait plus de quarante-quatre ans lors de l'arrestation du Tasse; il en avait alors trente-cinq. Dans les plus forts accès de son mal, sa raison fut égarée, jamais entièrement perdue; ses sentiments s'exaltèrent, mais ne se dénaturèrent point; habituellement discret, quoique frappé depuis long-temps de vertiges, il n'y a nulle apparence qu'il se fût oublié tout à coup à une telle époque, au point de forcer le duc son bienfaiteur à sévir durement contre lui; il n'y en a donc aucune à l'un des motifs qu'on a donnés de sa réclusion dans l'hôpital Sainte-Anne et de sa longue détention. Muratori l'a voulu mettre en crédit et n'y a pu réussir. Il raconte[353] qu'il avait connu, dans sa première jeunesse, un vieil abbé Carretta, qui avait été, dans la sienne, secrétaire du célèbre Tassoni, auteur de la Secchia rapita. Parlant un jour des malheurs du Tasse, ce Carretta lui avait dit en avoir appris la cause, soit du Tassoni même, contemporain du Tasse, soit de quelques autres vieillards; et cette cause la voici:
«Torquato se trouvant à la cour, où était le duc Alphonse avec les princesses ses sœurs, s'approcha de Léonore pour répondre à une question qu'elle lui avait adressée, et saisi d'un transport plus que poétique, lui donna un baiser. Le duc, témoin de cet acte irrégulier, se tourna tranquillement vers les chevaliers qui étaient présents, et leur dit: Voyez quel malheur il est arrivé à un si grand homme! il est tout d'un coup devenu fou.
[Note 353: ][(retour) ] Lettre à Apostolo Zeno, 28 mars 1735, en lui envoyant des lettres inédites du Tasse, pour l'édition de Venise en douze volumes in-4º., t. X de cette édition.
Mais si la prudence du prince épargna au Tasse des punitions plus graves, elle exigea ensuite que, suivant cette idée qu'il avait eue de le traiter de fou, il le fît conduire à l'hôpital où les véritables fous étaient traités à Ferrare[354].»