[Note 354: ][(retour) ] Loc. cit., p. 240.

Serassi, avec raison cette fois, rejette ce récit comme une fable. A tous les motifs que nous avons déjà de n'y pas croire, ajoutons que le fait ainsi raconté suppose un tranquille état de choses, un cercle ordinaire à la cour, où le Tasse est présent, et si à son aise qu'il se laisse aller à la distraction la plus étrange; tandis qu'au contraire la cour était en fêtes, qu'après une absence de plusieurs mois, il y revenait sans être attendu; qu'il ne put pendant plusieurs jours s'y faire écouter de personne, et que l'impatience qu'il en eut rallumant dans sa tête et dans son ame un volcan toujours imparfaitement calmé, amena cette éruption de reproches, d'imprécations et d'injures que le duc n'eut pas la générosité de pardonner. Le premier pas fait dans cette voie indigne de lui entraîna tous les autres. Il persista dans sa dureté et dans son injustice par cela seul qu'il avait été dur et injuste. Une fausse honte et peut-être aussi une fausse politique s'y mêlèrent. Quoi qu'il en soit, il résulte de toute cette discussion que l'amour du Tasse pour la princesse Léonore n'entra pour rien dans les motifs de sa disgrâce; que cet amour existait cependant, et qu'il dut contribuer avec toutes les autres causes que nous avons observées, et celles que nous observerons encore, au désordre de la raison du Tasse et à cette somme d'infortunes dont il fut accablé.

Ce désordre de son esprit ne fut point une véritable folie, mais un délire qui avait ses accès et ses repos, un effet de plusieurs causes réunies, les unes physiques, les autres morales. Les causes physiques étaient dans une constitution où dominaient deux dispositions habituelles et diverses, de quelque manière que la physiologie veuille les appeler. L'une portait à son cerveau des images du plus grand éclat et d'une vivacité prodigieuse; l'autre les obscurcissait, les attristait, les teignait de mélancolie. Placez une tête ainsi constituée dans des circonstances orageuses, allumez-y le feu de la poésie, la passion de l'amour; jetez-la dans les profondeurs de la philosophie platonicienne; assiégez-la de superstitions et de terreurs, ouvrez enfin devant elle les portes horribles d'une prison, et courbez-la sous le joug d'une longue et dure captivité, comment voulez-vous qu'elle résiste à tant d'assauts et qu'elle garde, dans cette tourmente morale, l'équilibre de la raison? Une mélancolie presque habituelle, une exaltation subite à la présence de tout objet capable de l'exciter, des vertiges, des accès de délire, et dans cet état, des illusions semblables à la folie, des apparitions, des fantômes s'empareront donc souvent d'un esprit d'ailleurs réglé, philosophique, et aussi sage qu'élevé.

Une autre cause (et pourquoi une vaine délicatesse m'ordonnerait-elle de la taire?) devait augmenter encore cette fermentation du cerveau; c'était la fermentation des sens. Le Tasse était tendre et passionné; mais il était pieux et habituellement chaste. Le Manso qui le vit pendant plusieurs années dans la plus grande intimité, compte parmi ses vertus la continence[355]. Même dans sa première jeunesse, il n'avait eu aucuns liaison suspecte, et il fut toujours aussi réservé dans ses mœurs que dans ses discours. Peut-être même depuis, dans ses plus grands succès auprès des femmes, s'en tint-il le plus souvent avec elles, pour peu qu'elles le voulussent bien, à un commerce de sentiment et de galanterie. Ce qu'il y a de certain, c'est que le Manso tenait de sa propre bouche que depuis sa réclusion à Sainte-Anne, c'est-à-dire depuis l'âge de trente-cinq ans, il avait été entièrement chaste[356]. Il ne paraît point que la nature l'eût constitué pour l'être; la nature, quoi qu'on fasse, réclame impérieusement ses droits, et l'on a vu des hommes jetés, sans aucune autre cause, dans un état pareil à celui du Tasse[357]; mais il n'en est peut-être aucun sur qui tant d'infortunes se soient réunies à la fois.

[Note 355: ][(retour) ] Vita del Tasso, Nº. 148.

[Note 356: ][(retour) ] Loco cit.

[Note 357: ][(retour) ] Cette cause ne souffre point ici d'autres explications. On dit qu'elle est comptée pour l'une des plus fortes par l'auteur anglais de la Vie du Tasse, et qu'en général M. Black s'est appliqué particulièrement à traiter cette partie de son sujet. Il annonce même, dit-on, dans sa Préface le dessein d'entrer à cet égard dans des détails qui puissent éclairer les médecins dans le traitement des maladies de l'esprit. Peut-être est-il médecin lui-même; sans cela, ces détails pourraient bien n'être propres à autre chose qu'à éclairer les gens de l'art.

Un nouveau malheur, mais qu'il prévoyait et redoutait depuis long-temps, vint y ajouter encore. Quatorze chants de sa Jérusalem furent imprimés à Venise[358], pleins d'incorrections, de lacunes et de fautes grossières, d'après une copie très-imparfaite que le grand-duc de Toscane avait eue entre les mains. Ce prince l'avait laissée à la disposition de Celio Malaspina, l'un de ses gentilshommes, qui en fit cet indigne usage. Il ne s'en cacha même pas, se nomma effrontément au titre du livre, dédia cette édition à un sénateur de Venise, et obtint pour la publier le privilége de la république. Le Tasse outré, comme on le peut croire, et profondément affligé de ce larcin, se plaignit au sénat du privilége qu'il avait accordé.

[Note 358: ][(retour) ] 1580.

Il se plaignit aussi à son ami Scipion de Gonzague de la facilité qu'avait eue le grand-duc et du tort irréparable qui en résultait pour lui. Mais le mal était fait, et après cette première explosion, il se remit à chercher dans le travail un remède à l'ennui de sa solitude, et une consolation parmi tant de sujets de tristesse.