Il écrivit alors son beau dialogue du Père de famille, dont il tira le sujet de la réception qui lui avait été faite et de ce qu'il avait vu, dit et entendu dans la maison hospitalière de ce bon gentilhomme, entre Novarre et Verceil[359]; il le dédia à son ami Scipion de Gonzague[360]. Il rassembla ensuite toutes les poésies qu'il avait composées depuis deux ans, parmi lesquelles il y en a d'admirables, et qui étaient toutes intéressantes par la position dans laquelle il les avait faites; il les dédia aux deux princesses, sœurs d'Alphonse[361]. La duchesse d'Urbin parut sensible à cet hommage du Tasse, et ressentit quelque piété de ses malheurs. Léonore était loin de pouvoir lire, ni ces poésies, ni cette dédicace; elle était déjà depuis long-temps attaquée d'une maladie grave, qui était alors à son dernier période, et dont elle mourut quelques mois après[362]. On a remarqué que le Tasse, qui ne laissait passer presque aucune occasion de cette espèce sans payer un tribut poétique à la mémoire des personnes illustres qu'il avait connues, ne fit point de vers sur la mort de cette Léonore qu'il paraît avoir tant aimée; et en effet on ne trouve rien sur ce sujet dans toutes ses Œuvres, soit qu'il fût mécontent de la froideur qu'elle lui avait témoignée dans ses infortunes, soit qu'il fût en ce moment trop occupé de ses infortunes mêmes pour être aussi affecté de cette perte qu'il l'eût été dans un autre temps.
[Note 359: ][(retour) ] Voyez ci-dessus, p. 221.
[Note 360: ][(retour) ] Septembre 1580.
[Note 361: ][(retour) ] 20 novembre, idem.
[Note 362: ][(retour) ] 10 février 1581.
Cet Angelo Ingegneri, dont l'amitié lui avait été si utile à Turin, lui rendit alors un bon et un mauvais service. Il possédait une copie de la Jérusalem délivrée, qu'il avait faite sur un manuscrit corrigé de la main du Tasse. Quand il eut vu paraître l'édition informe et tronquée de Venise, il crut devoir venger la gloire de son ami, en faisant imprimer son poëme d'après cette copie authentique et nécessairement plus régulière. Il en fit faire à la fois deux éditions, l'une à Casalmaggiore, l'autre à Parme[363], et les dédia toutes deux au duc de Savoie, Charles Emanuel, qui en témoigna la plus grande satisfaction à l'éditeur.
[Note 363: ][(retour) ] La première in-4º, la seconde in-12.
Voilà ce que l'on raconte tout naturellement, et comme une sorte de service rendu par Ingegneri au Tasse. Mais cet infortuné n'existait-il donc plus au monde? Dans cet hôpital où il était détenu, non à sa honte, mais à la honte éternelle de ceux qui l'y avaient jeté, ne correspondait-il pas au-dehors, et ne pouvait-on pas correspondre avec lui? Comment un ami prétendu osait-il, sans le consulter, disposer ainsi de son bien? C'était, dit-on, pour venger sa gloire; mais ne valait-il pas mieux lui laisser ce soin à lui-même? Et sa fortune, sa propriété sacrée n'était-elle donc rien pour l'amitié? Un ami avait-il le droit de disposer du fruit de tant de travaux et de tant de veilles, de l'unique ressource d'un malheureux, du seul moyen qu'il eût d'assurer son indépendance et d'échapper à la pauvreté? Il faudrait que les grâces et les faveurs du duc de Savoie se fussent dirigées sur l'auteur en même temps que sur l'éditeur de la Jérusalem; il faudrait surtout que le produit des deux éditions eût été religieusement compté au Tasse, pour que cette double publication ne fût pas un vol manifeste et la violation de tous les droits.
Il n'y a aucune apparence que l'on ait rien fait de pareil. On sait seulement que les deux éditions furent enlevées en peu de jours[364], tant l'impatience du public était grande; que Malespina, éditeur de celle de Venise, vaincu par Ingegneri, le vainquit à son tour, en en donnant une nouvelle, d'après une copie encore plus complète du poëme entier[365]; cette édition s'étant rapidement épuisée, il en donna presque aussitôt une plus correcte et plus complète encore[366], sans que l'auteur de cet ouvrage, qui faisait les délices et excitait la curiosité de l'Italie entière, fût même consulté sur rien. Enfin un jeune Ferrarais[367], attaché à la cour et intimement lié avec le Tasse, entreprit de publier une édition de la Jérusalem, supérieure à toutes celles qui avaient paru. Il eut la faculté de consulter l'original corrigé par l'auteur; il put aussi dans quelques doutes consulter, comme il le fit, le Tasse lui-même. Cette édition parut donc à Ferrare[368], dédiée au duc Alphonse et présentée expressément à ce prince, au nom de son malheureux auteur. Mais la précipitation qu'on y avait mise y ayant introduit beaucoup de fautes, qui ne l'empêchèrent pas d'être aussi rapidement débitée que les autres, le même éditeur la fit suivre immédiatement d'une nouvelle[369], la première, selon Fontanini[370], que l'on puisse regarder comme bonne et correcte. Celle-ci fut encore surpassée, trois mois après, par une édition de Parme[371], où la Jérusalem délivrée parut enfin telle qu'elle est restée, et qui a servi de règle et de modèle à toutes les éditions suivantes[372]. Il est donc vrai que dans cette seule année, il y en eut sept en Italie, et qu'il en avait même paru six dans le cours des six premiers mois.
[Note 364: ][(retour) ] Serassi, p. 300.