[Note 374: ][(retour) ] «J'eus, dit-il, plus de despit encore que de compassion de le voir à Ferrare en si piteux estat, survivant à soy-mesme, mescoignoissant et soy et ses ouvrages, lesquels sans son sceu, et toutefois à sa veue, on a mis en lumière, incorrigez et informes.» (Ess. de Montaigne, l. II, c. 13.) Il est à remarquer que Montaigne passa en novembre 1580 à Ferrare, en se rendant à Rome, et qu'il avait publié cette année-là même en France les deux premiers livres de ses Essais. Il y fit, depuis, un grand nombre d'additions, et entre autres celle-ci, dans le chap. 12 du second livre.
«Un petit voyage qu'Aldo le Jeune fit à Milan en 1582.... lui donna l'occasion de se lier d'amitié avec Goselini qui, dans une de ses lettres, dit qu'Alde, après l'avoir quitté, passa à Ferrare où il vit l'infortuné Torquato Tasso dans l'état le plus déplorable, non per lo senno, del quale gli parve al lungo ragionare ch' egli ebbe seco, intero e sano, ma per lo nudessa e fame ch' egli pativa prigione, e privo della sua liberta, etc.
(Annales de l'imprimerie des Aldes, t. II, p. 117.)
L'infortuné demandait avec instance qu'on adoucît au moins ces rigueurs inutiles, et tâchait de se persuader à lui-même qu'elles étaient ignorées du duc Alphonse. Peut-être les ignorait-il en effet. Tant de mal se fait autour des princes et en leur nom, sans qu'ils le sachent! Mais son indifférence, même dans ce cas, serait-elle excusable? Et comment pouvait-il supporter l'idée de retenir dans les fers celui qui faisait en ce moment retentir son nom, et la gloire de sa maison dans l'Italie, dans l'Europe entière? Comment n'avait-il pas couru briser ses chaînes, en relisant, dans l'édition qui lui avait été dédiée, cette invocation sublime et touchante: «Toi magnanime Alphonse[375], toi qui me soustraits aux fureurs de la fortune, et qui guides au port un étranger errant, agité, presque englouti parmi les rochers et les flots, accueille en souriant cet ouvrage, que je consacre comme un vœu à tes autels?--Et c'était lui, c'était ce dur et impitoyable Alphonse qui l'avait repoussé dans le gouffre, et qui l'y tenait plongé!
[Note 375: ][(retour) ] C. I, st. 14.
Il se laissa enfin un peu adoucir, et permit qu'au lieu de l'espèce de cachot où le Tasse était comme enseveli depuis deux ans, on lui donnât, dans le même hôpital, quelques chambres assez grandes pour qu'il pût s'y promener, en composant et en philosophant, comme il le demandait dans ses lettres au duc, expression bien remarquable de la part d'un homme de génie que des barbares s'obstinaient à traiter comme un fou. Il dut cet adoucissement dans sa position aux sollicitations de Scipion de Gonzague et du prince de Mantoue, neveu de Scipion, qui, étant venus à Ferrare, l'avaient visité dans sa prison. Cette visite et son heureux résultat ranimèrent les espérances du Tasse; il se flatta même d'être libre sous peu de jours; mais sa patience avait encore de longues épreuves à subir. Cependant il eut, peu de temps après, de nouvelles consolations. La duchesse d'Urbin envoya un de ses gentilshommes[376] le saluer de sa part, et lui promettre qu'il ne tarderait pas à obtenir sa délivrance. La belle Marfise d'Este, cousine du duc Alphonse, et princesse de Massa et Carrara, fut tellement enthousiasmée de la lecture de la Jérusalem, qu'elle demanda au duc la permission de faire conduire le Tasse de Sainte-Anne à sa maison de campagne[377], et de l'y garder tout un jour. Plusieurs dames, célèbres par leur esprit et par leur beauté, se trouvèrent chez la princesse; le Tasse passa quelques heures au milieu de cette société charmante, y parut aussi galant, aussi aimable qu'il l'était avant ses malheurs, et remporta de cette heureuse journée des espérances et quelques doux souvenirs.
[Note 376: ][(retour) ] Ippolito Bosco.
[Note 377: ][(retour) ] Le nom de cette villa était Madaler.
Mais l'année entière s'écoula sans autre changement à son sort. Les Muses étaient son seul recours. Quand sa santé lui permettait le travail, ses études n'étaient interrompues que par des visites, que plusieurs savants et gens de lettres de diverses parties de l'Italie s'empressaient de venir lui rendre, et dans lesquelles l'insensé de Sainte-Anne les forçait d'admirer sa sagesse autant que son esprit et son savoir; ou par lettres, qui lui apportaient de Naples, de Rome et de plusieurs autres villes, des attestations de l'effet prodigieux que son poëme continuait d'y produire; ou enfin par des promesses qu'on lui renouvelait de temps en temps, mais dont l'accomplissement s'éloignait toujours.
L'année 1583 se passa encore de même: mais ensuite les sollicitations du cardinal Albano, de la duchesse de Mantoue et de plusieurs autres personnes du plus grand crédit auprès du duc, devinrent si pressantes, qu'un jour qu'il était entouré de chevaliers français et italiens, il fit appeler le Tasse, le reçut avec bonté, même avec amitié, et lui promit positivement qu'il serait libre dans peu de temps. Il ordonna dès-lors qu'on ajoutât à son logement plusieurs pièces; il lui permit de sortir de temps en temps, accompagné seulement de quelqu'un qui répondît de lui. Le Tasse put fréquenter alors plusieurs maisons des plus distinguées de Ferrare; il y goûtait l'un des plaisirs qu'il avait toujours le plus aimé, celui d'une conversation animée, sur des sujets de littérature, de philosophie morale et quelquefois de galanterie; et l'on trouve dans plusieurs dialogues composés à cette époque[378], des traces de ces conversations intéressantes. Pendant le carnaval de cette année, deux de ses amis[379] le menèrent voir les mascarades, espèce d'amusement qu'il avait toujours aimé. Il vit encore avec plaisir ces joutes, ces tournois, où une foule de chevaliers, diversement et richement armés, combattaient avec autant de bonne grâce que de valeur, sous les yeux d'un grand nombre de dames magnifiquement parées[380].
[Note 378: ][(retour) ] Dans Beltramo, ovvero della Cortesia; il Malpiglio, ovvero della Corte; il Ghirlinzone, ovvero dell' epitaffio, et la Cavaletta, ovvero della Poesia Toscana.
[Note 379: ][(retour) ] Ippolito Gianluca et Alberto Parma.