[Note 380: ][(retour) ] C'est à cette occasion qu'il écrivit son ingénieux dialogue intitulé: il Gianluca, ovvero delle Maschere. Il en fit peu de temps après deux autres, il Malpiglio et il Rangone; il composait en même temps de nouvelles poésies, revoyait et corrigeait les anciennes; il en envoya trois gros volumes, en octobre 1584, à Scipion de Gonzague, pour qu'il les fît imprimer.
Mais avant la fin de cette année même, ces légères douceurs lui furent toutes retirées, sans que l'on puisse en deviner la cause; et il retomba dans le même isolement, les mêmes privations et le même désespoir qu'auparavant.
Il était dans ces tristes circonstances lorsqu'on vit éclater contre lui l'orage le plus imprévu et le plus terrible. La sensation que son poëme venait d'exciter en Italie n'avait pu manquer d'y faire naître quelques écrits. Il en avait paru un d'Horace Lombardelli, où quelques réflexions critiques étaient mêlées à beaucoup d'éloges[381]. Le Tasse y avait répondu[382], avait remercié Lombardelli de ses éloges, et réfuté, mais avec douceur, plusieurs de ses objections. Lombardelli ayant insisté, le Tasse tint ferme, développa ses premières raisons, et répondit aux objections nouvelles. Enfin, parut un dialogue de Camillo Pellegrino, sur la poésie épique[383]. Cet écrit, où le Tasse était élevé infiniment au-dessus de l'Arioste, où on lui donnait tout l'avantage du côté du plan, des mœurs et du style, mit toute l'Italie en rumeur. Ce fut la pomme de discorde. Les nombreux partisans de l'Arioste jetèrent les hauts cris; ceux qui crièrent le plus fort furent les académiciens de la Crusca[384]. Ils répondirent au dialogue du Pellegrino. L'esprit de parti et l'esprit de corps, aussi dangereux en littérature, qu'en toute autre matière, parurent avoir présidé à la rédaction de cet écrit. L'académie, ou plutôt en son nom le chevalier Lionardo Salviati, sous le titre de l'Infarinato et Sebastiano de' Rossi, sous celui de l'Inferigno, prirent avec une sorte de fureur la défense du Roland furieux, et saisirent avidement ce prétexte pour déchirer la Jérusalem délivrée et son auteur.
[Note 381: ][(retour) ] Lettre à Maurizio Cataneo, septembre 1581.
[Note 382: ][(retour) ] Juillet 1582.
[Note 383: ][(retour) ] Il Carrafa, ovvero della poesia epica, Firenze, Sermartelli, 1584, in-8º.
[Note 384: ][(retour) ] 384: Sur tout ce que je dis ici et ce que je dois dire encore de cette célèbre académie, rétablie depuis peu et à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, voyez ma note (2), ci-après, page 320.
Le plus violent des deux, celui dont l'autre ne fut, dit-on, que l'instrument, avait été très-bien avec le Tasse. Dès le temps où celui-ci commençait à consulter ses amis sur son poëme, Salviati en ayant vu quelques chants lui écrivit pour l'en féliciter, et lui promit d'en parler honorablement dans un commentaire sur la Poétique d'Aristote qu'il composait alors, mais qui n'a jamais paru. Le Tasse entra avec lui dans une correspondance amicale, lui communiqua tout son plan, et reçut de lui de nouvelles félicitations et de nouveaux éloges. Il n'y aurait rien de moins honorable pour Salviati que les motifs que l'on donne à ce changement de conduite. Il était pauvre, chargé de dettes, et récemment privé d'une pension que le duc de Sora[385] lui avait faite. Il avait dessein de s'attacher à la cour de Ferrare. «Il est très-probable, dit Serassi[386], qu'il saisit cette occasion d'acquérir les bonnes grâces du duc et la faveur des nobles ferrarais en se mettant à défendre, à exalter l'Arioste leur compatriote, et à censurer et déprimer le Tasse, prisonnier, malade, et qu'il savait bien avoir des ennemis dans cette cour, principalement parmi ceux qui avaient le plus d'influence sur l'esprit du maître.» Je ne sais si cela est en effet aussi probable, mais cela serait souverainement lâche; il faut savoir être pauvre et se passer de la faveur plutôt que de descendre jamais à une bassesse; et il n'y en a point de plus vile que celle dont l'historien de la Vie du Tasse accuse ici ce chevalier florentin, sans avoir l'air d'y trouver rien de fort extraordinaire, mais heureusement sans en donner aucune preuve.
[Note 385: ][(retour) ] Jacopo Boncompagno.
[Note 386: ][(retour) ] Vita del Tasso, p. 334.