Salviati n'attaqua point à visage découvert un malheureux, un ami, un homme de génie qu'il avait hautement comblé de louanges; il se couvrit du nom de l'académie de la Crusca. Cette académie, devenue depuis si justement célèbre, était alors à ses premiers commencements. Ce n'était qu'une réunion de quelques beaux esprits et de poëtes joyeux qui s'assemblaient depuis environ deux ans[387], tantôt chez l'un d'entre eux, tantôt chez l'autre, et lisaient des plaisanteries faites exprès pour leurs séances et des morceaux de prose ou de poésie burlesque[388]. Ils n'avaient encore publié que deux écrits, dont les titres plaisants n'annoncent point un corps littéraire destiné à faire autorité[389]. Lorsque Salviati voulut les faire agir, il commença par faire nommer secrétaire de l'académie Bastiano de' Rossi, sa créature, et avec un certain nombre d'académiciens, car ils n'entrèrent pas tous dans ce complot, il se mit à examiner le dialogue du Pellegrino, à rédiger avec le secrétaire et à publier, au nom de l'académie, la critique la plus injurieuse et la plus mordante[390].
[Note 387: ][(retour) ] Leurs premières réunions datent de 1582.
[Note 388: ][(retour) ] Anton. Franc. Grazzini, dit le Lasca, était le plus célèbre; c'était lui qui avait formé cette réunion; elle n'était d'abord que de cinq; Salviati fut le sixième, et fit de cette réunion une académie. Le titre qu'elle prit, les noms que ses membres se donnèrent, et plusieurs des mots dont elle se servait dans ses travaux, ont besoin d'explication. Tous ces signes, pris de l'art de la mouture, annoncent qu'elle se proposa dès-lors de passer à l'examen, et les écrivains et même la langue. La crusca est le son qu'elle voulait séparer de la farine; le frullone qu'elle prit pour enseigne est le bluttoir, et sa devise: Il più bel fior ne coglie, sous l'emblème de ce que fait cet instrument, désigne ses opérations sur les ouvrages d'esprit. Elle appela crible et tamis, vaglio et staccio, l'examen qu'elle leur faisait subir; et, en publiant le résultat de cet examen, elle y mit les titres de vagliata, stacciata, cruscata, etc. Enfin, ses membres se nommèrent l'infarinato, l'enfariné; l'inferigno, le pain bis; lo smaccato, l'écrasé, lo stritolato, le broyé, etc., toujours pour rappeler les opérations de la mouture. Cela nous paraîtrait ridicule en France, et ne l'était point en Italie, où toutes les académies prenaient des titres différents et donnaient à leurs membres et à leurs travaux des noms analogues à ces titres. On peut seulement observer que cette nouvelle académie aurait dû s'appeler del Frullone, ou della Staccio, et non pas della Crusca, en un mot prendre son nom de l'instrument qui sépare, et non de la chose séparée.
[Note 389: ][(retour) ] Le premier de ces deux écrits avait pour objet un sonnet du Berni, et était intitulé: Lezione avvero Cicalamento di Maestro Bartolino dal Canto de' Bischeri, letta nell' accademia della Crusca sopra 'l sonetto: Passere e Beccafichi magri arrosto. Firenze, 1583, in-8°. Le second, dont Salviati était l'auteur, avait pour titre: Il Lasca, dialogo: Cruscata ovver paradosso d'Ormanozzo Rigogoli, rivisto e ampliato da Panico Granacci citadini di Firenze e accademici della Crusca, etc. Firenze, 1584, in-8°.
[Note 390: ][(retour) ] Elle était intitulée: Degli accademici della Crusca difesa dell' Orlando furiosa dell' Ariosto contra 'l dialogo dell' epica poesia di Camillo Pellegrino. Stacciata prima, Firenze, 1584, in-8°. Il parut, peu de temps après, un autre écrit intitulé: Lettera di Bastiano de' Rossi cognominato l'inferigno accademico della Crusca, a Flaminio Manelli, nella quale si ragiona di Torquato Tasso, del dialogo dell'epica poesia di Camillo Pellegrino, etc. Firenze, a istanza degli accademici della Crusca, 1585, in-12. Le ton y est le même que dans le premier.
Le Tasse, attaqué sans ménagement, répondit avec une modération, une modestie qui rendit encore plus odieux l'emportement de ses adversaires[391]. Le sentiment qui règne dans sa réponse, sa piété pour son père[392], son admiration pour les anciens, ses égards pour l'Arioste, la singularité même de quelques-unes de ses défenses, les formes de sa dialectique et les aveux qu'il ne peut quelquefois retenir, font de cette réponse un morceau des plus précieux pour l'histoire de la littérature moderne. L'académicien avait trop évidemment tort pour qu'il lui fût possible de répliquer par des raisons: il prit le parti du sarcasme, et presque des injures[393]. Pellegrino soutint[394] ce qu'il avait avancé; d'autres écrivains[395] se jetèrent dans la mêlée et rompirent des lances contre les Florentins. Le temps produisit son effet ordinaire; il fit oublier les critiques et les réponses: le poëme seul est resté.
[Note 391: ][(retour) ] Il répondit d'abord à la lettre de Bastiano de' Rossi, mais sans lui adresser sa réponse, et même sans l'y nommer. Risposta di Torquato Tasso all'accademia della Crusca, etc. Mantova, 1585, in-12. Il ne parle qu'à l'académie, et c'est avec tant d'égards, de bon sens et de gravité, que cette réponse resta sans réplique.
[Note 392: ][(retour) ] L'académie, ou plutôt Salviati, avant d'attaquer la Jérusalem du Tasse, avait commencé par dire beaucoup de mal de l'Amadigi de son père. Il le traitait avec le dernier mépris, et le mettait au-dessous, non-seulement du Roland de l'Arioste, mais du Morgante du Pulci. Le Tasse parut avoir principalement pris la plume pour défendre la mémoire et le poëme de son père. Sa réponse est intitulée: Apologia in difesa della Gerusalemme liberata contra la difesa dell'Orlando furioso degli accademici della Crusca, etc., Mantova, 1585, in-12.
[Note 393: ][(retour) ] Della infarinata, accademico della Crusca, risposta all' apologia di Torquato Tasso, etc. Firenze, 1585, in-8°.
[Note 394: ][(retour) ] Replica di Camillo Fellegrino alla risposta degli accademici della Crusca fatta contra il Dialogo dell' epica poesia, etc., in vico equense; 1585, in-8°.