[Note 395: ][(retour) ] Niccolò degli Oddi, Giulio Ottonelli, Giulio Guastavini, etc.

Une circonstance consolante, au milieu de ces querelles, où l'on montrait tant d'animosité contre le Tasse au nom de l'Arioste, c'est qu'un neveu de ce grand poëte, poëte lui-même, Horace Arioste, champion né de son oncle, mais en même temps admirateur et ami du Tasse, sut défendre le premier sans manquer au second, montra presque seul cet esprit de justice et de modération, si rare dans les querelles littéraires; et sans vouloir rien décider entre ces deux célèbres rivaux, avança le premier l'opinion la plus raisonnable sur une question si souvent débattue, c'est que le genre de leurs poëmes, et le système de leurs styles sont si différents, qu'il n'y a point entre eux de comparaison à faire.

Si la modération est un mérite dans ces luttes de l'amour-propre, il était bien plus grand chez le Tasse, dont les maux de l'ame et du corps, une oppression aussi injuste que cruelle et une longue captivité devaient aigrir et exaspérer l'humeur. Les moyens d'obtenir sa liberté l'occupaient encore plus que la défense de son poëme. Il avait, pour ainsi dire, épuisé les recommandations et les protections les plus puissantes. Le pape Grégoire XIII, le cardinal Albano, la grande duchesse de Toscane, le duc et la duchesse d'Urbin, la duchesse de Mantoue, plusieurs princes de la maison de Gonzague, et surtout le sensible et fidèle Scipion, avaient inutilement sollicité le duc Alphonse. La cité de Bergame, patrie primitive du Tasse, était intervenue, avait adressé au duc une supplique présentée par un de ses premiers citoyens: elle y avait joint le don d'une inscription lapidaire intéressante pour la maison d'Este, et que ses souverains désiraient depuis long-temps. Alphonse avait tout promis, mais les prisons de Ste.-Anne ne s'ouvraient point, et le malheureux Tasse continuait d'y languir. Quelle pouvait être la cause de ces rigueurs prolongées outre mesure, et de cet endurcissement? Serassi nous le dit avec sa naïveté ordinaire. «Véritablement le duc aurait volontiers cédé à tant de prières et mis le Tasse en liberté, mais réfléchissant que les poëtes sont irritables de leur nature[396], il craignait que le Tasse, dès qu'il se trouverait libre, ne voulût se servir d'une arme aussi formidable que sa plume, pour se venger de sa longue détention et de tous les mauvais traitements qu'il avait reçus; il ne pouvait donc se résoudre à le laisser sortir de ses états, sans s'être assuré auparavant qu'il ne tenterait rien contre l'honneur et le respect dus à lui et à sa maison[397]

[Note 396: ][(retour) ] Genus irritabile vatum.

[Note 397: ][(retour) ] Serassi est plus naïf encore dans ces dernières expressions, mais j'ai craint de rendre aussi le petit duc de Ferrare trop ridicule. Le texte dit: Ch' ei non tenterebbe cosa alcuna contro l'onore e la riverenza dovuta a un si gran principe, com' egli era. (Vita del Tasso, p. 369.)

Les forces physiques et morales de l'objet de ces lâches appréhensions se détruisaient cependant de plus en plus. Cette tête ardente, que la solitude tenait toujours en fermentation, s'exaltait à mesure que le corps s'affaiblissait[398]. Aux accès de mélancolie sombre, ou de délire passager, qu'il avait souvent éprouvés, à ces attaques de folie qu'il reconnaît lui-même pour telles dans ses lettres, mais qui ne fut jamais cette démence absolue dans laquelle on le prétendait tombé, se joignirent des visions presque habituelles, des terreurs d'un esprit follet qui se plaisait, croyait-il, à brouiller, à dérober ses papiers, et à lui voler son argent[399], des frayeurs et des apparitions nocturnes, des flammèches qu'il voyait briller, des étincelles qu'il sentait sortir de ses yeux; tantôt des bruits épouvantables qu'il imaginait entendre, tantôt des sifflements, des tintements de cloches, des coups d'horloge qui se répétaient pendant une heure. Dans son sommeil, il croyait qu'un cheval se jetait sur lui; et en s'éveillant, il se trouvait tout brisé. «J'ai craint, écrivait-il[400], le mal caduc, la goutte-sereine et la perte de la vue. J'ai eu des douleurs de tête, d'intestins, de côté, de cuisses, de jambes; j'ai été affaibli par des vomissements, par un flux de sang, par la fièvre. Au milieu de tant de terreurs et de douleurs, l'image de la glorieuse Vierge Marie m'est apparue dans l'air, tenant son fils dans ses bras, au milieu d'un cercle brillant des plus vives couleurs; je ne dois donc point désespérer de sa grâce. Je sais bien, ajoute-t-il, que ce pourrait être une pure imagination; car je suis frénétique, presque toujours troublé par des fantômes, et plein d'une excessive mélancolie; cependant, par la grâce de Dieu, je puis refuser à ces illusions mon assentiment, ce qui, selon la remarque de Cicéron, est l'opération d'un esprit sage; je dois donc plutôt croire que c'est véritablement un miracle.» Quelqu'idée que l'on ait d'une apparition et d'une persuasion de cette espèce, on ne peut voir, sans être profondément ému, tant de souffrances, et dans un si grand génie, tant de bonne foi et de simplicité.

[Note 398: ][(retour) ] Ses infirmités physiques sont décrites avec le plus grand détail dans sa lettre au médecin Mercuriale, publiée par Serassi, p. 324.

[Note 399: ][(retour) ] Lettre à son ami Maurizio Cataneo. Je pourrais tirer de cette lettre et de quelques autres, imprimées dans ses Œuvres, beaucoup de détails sur l'esprit follet et sur les autres visions qui obsédaient cet esprit malade; mais elles affligent le mien, et ce sont de ces choses qu'il suffit d'indiquer sans s'y appesantir.

[Note 400: ][(retour) ] A Maurizio Cataneo.

Il fut encore plus fermement persuadé peu de temps après. Attaqué d'une fièvre ardente, dès le quatrième jour il donna des craintes pour sa vie; les médecins en désespérèrent au septième; réduit à un tel état de faiblesse qu'il ne pouvait plus ni supporter aucun médicament, ni se soulever même dans son lit pour en prendre, il invoqua la Vierge avec tant de confiance et de ferveur, qu'elle lui apparut visiblement, dit Serassi, le guérit, et le ressuscita, pour ainsi dire, en un instant. Un vœu de pélerinage à Mantoue et à Lorette, fut l'expression de sa reconnaissance, et pour ne la pas témoigner seulement en homme dévot, mais en poëte, il remercia aussi sa patronne par un sonnet[401] et par un madrigal[402] qui sont imprimés dans ses Œuvres.