[Note 407: ][(retour) ] En 1573, quelque temps après son retour de Castel-Durante. Lorsqu'il on eut fait le premier acte et deux scènes du second, il abandonna ce travail. On le trouve après le Torrismondo, sous le titre de Tragedia non finita, t. II de ses Œuvres, édit. de Florence, in-fol., p. 221. Ce fragment diffère beaucoup du premier acte du Torrismondo et des deux scènes suivantes.

[Note 408: ][(retour) ] Dès que sa tragédie fut achevée, il l'envoya à Ferrare à son excellent ami Costantini, qui en fit une copie magnifique et richement ornée. Il la renvoya au Tasse dès les premiers jours de janvier. Le Tasse fut enchanté de la beauté de cette copie, et en fit hommage à la princesse.

C'est ainsi qu'à peine échappé aux durs traitements et à l'ennui d'une longue et injuste captivité, souvent même en proie à des maux physiques qui jetaient de nouveau le trouble dans ses facultés morales, il oubliait, et les persécutions qu'il avait souffertes, et ceux qui les lui avaient fait souffrir; ni haine, ni aigreur n'approchaient de son ame; on n'en apercevait pas la moindre trace dans ses discours, ni dans ses lettres. Pendant tout le reste de cette année, il écrivit assiduement de Mautoue à Ferrare, à son cher Costantini; nous avons cette correspondance; ses travaux et surtout le Floridante de son père, son attachement, sa reconnaissance pour ce fidèle ami, ses témoignages de souvenir pour les personnes qui lui conservaient de l'amitié, voilà tout ce qui la remplit. Heureux et consolant privilége des ames élevées, amies des muses et supérieures à la fortune; tandis que dans les esprits vulgaires, l'injustice, l'oppression, les chaînes retentissent long-temps, continuent le supplice et perpétuent la souffrance; qu'ils ne savent plus parler, ni surtout écrire d'autre chose; que le passé est pour eux tout en ressentiment, l'avenir tout en projets ou en espoir de vengeance, et que toujours exaspérés, ils ne trouvent dans le présent, ni consolation, ni douceur!

A ses infirmités près, le Tasse se retrouvait alors tel qu'il était avant ses malheurs. Deux accès de passions très-différentes en apparence, mais qui marchent assez souvent ensemble, et auxquelles il avait toujours été presque également sujet, se trouvent placés assez près l'un de l'autre dans cette époque de sa vie. Au milieu des plaisirs du carnaval, parmi les spectacles, les bals, les cercles de jolies femmes, et surtout les mascarades pour lesquelles il avait toujours eu un goût particulier, il se sentit pour une belle dame quelque velléité d'amour. «Si je ne craignais, écrivait-il à l'un de ses amis, de paraître, ou trop léger en aimant encore, ou inconstant en faisant un nouveau choix, je saurais bien où arrêter mes pensées.» Il écrivait cela dans les jours du carnaval, et dans le carême il se livra entièrement aux exercices de piété, à l'étude de la théologie, à la lecture des Pères, et particulièrement de S. Augustin.

Pendant un voyage que le duc de Mantoue fit à la cour de l'empereur, il obtint la permission d'en faire un à Bergame[409], désirant revoir la patrie de son père, ses parents et plusieurs amis qu'il n'avait pas vus depuis long-temps. Le chevalier Enea Tasso, aîné de la famille, l'envoya prendre à Mantoue dans sa voiture. L'arrivée du Tasse fut un événement public pour cette ville, où son nom était en grand honneur, son génie apprécié, ses malheurs connus; et il eut, en un instant, autour de lui une foule de parents, d'admirateurs et d'amis. Les premiers magistrats lui rendirent visite dans le palais des Tassi; quelques jours après, il fut conduit à la terre de Zanga, peu distante de la ville, où sa famille possédait et possède encore une belle maison de campagne, ornée d'avenues, de pièces d'eau et de jardins délicieux. On s'empressa de lui offrir des distractions et des amusements qui ne l'empêchèrent pas de s'occuper de quelques travaux, et surtout du Torrismondo, qu'il revit et corrigea encore dans le dessein de le faire imprimer à Bergame[410]. De retour à la ville, il eut le spectacle d'une foire magnifique, où l'abondance et la richesse des marchandises, la foule des marchands et des étrangers, le mouvement, la variété des objets, et plus que tout le reste, les réunions brillantes de femmes aimables et jolies qui terminaient chaque soirée, parurent lui faire oublier ses infirmités et ses chagrins.

[Note 409: ][(retour) ] Juillet 1587.

[Note 410: ][(retour) ] L'impression se fit la même année, après son départ de Bergame, par les soins de Gio. Batt. Licino, et parut sous ce titre: Il re Torrismondo, tragedia del sig. Torquato Tasso, etc., Bergamo, 1587, in-4º.

Un de ses meilleurs amis s'efforçait alors de l'attirer et de le fixer à Gênes: c'était le P. Angelo Grillo, moine du mont Cassin, connu par ses talents poétiques, mais plus célèbre encore par son amitié. Il s'était généreusement attaché au Tasse dans le temps de ses plus grands malheurs, lorsqu'en 1583, il était si tristement détenu dans les prisons de Ste.-Anne. Il s'annonça d'abord à lui par une lettre et par deux fort beaux sonnets. Le Tasse y répondit avec effusion de cœur, et de ce ton grave et sentencieux qui domine dans les poésies qu'il écrivit à cette triste époque. Le bon père, ému jusqu'aux larmes en recevant cette réponse se rendit aussitôt de Brescia, où il était alors, à Ferrare, et courut se jeter dans les bras de celui qui était déjà son ami, quoiqu'il le vît pour la première fois. Sa conversation fut pour le Tasse une consolation des plus douces; ils ne se séparèrent qu'à la nuit, et Grillo en ayant obtenu la permission du duc, allait passer des journées entières dans l'appartement de l'illustre prisonnier. Il écrivait à son frère[411]: «Mon plus grand bonheur dans cette noble cité est de m'emprisonner souvent avec notre signor Tasso, ce qui m'est plus doux que toute liberté et que tout autre plaisir.» Il écrivait à sa sœur[412]: «Les talents du Tasse, et bien plus encore sa captivité m'attirent souvent à Ferrare, pour jouir des uns et consoler l'autre.» Depuis lors, cette amitié fut aussi active que constante et ne se refroidit jamais un seul instant. S'étant fixé à Gênes sa patrie[413], il désirait ardemment que le Tasse vînt s'y réunir à lui; il le fit nommer professeur à l'académie de cette ville, avec de bons appointements[414], pour lire et expliquer les Morales et la poétique d'Aristote. Une lettre pressante et honorable, de la part des nobles qui présidaient à cette académie, l'invitait instamment à s'y rendre; son ami joignait à de nouvelles instances l'offre de lui envoyer de l'argent pour son voyage; mais en ce moment le duc de Mantoue vint à mourir; le prince Vincent son fils lui succéda, et le Tasse, appelé par de tristes devoirs, quitta Zanga et Bergame pour se rendre auprès de lui[415].

[Note 411: ][(retour) ] Paolo Grillo.

[Note 412: ][(retour) ] Girolama Spinola.