Te, Sisto, io canto, e te chiam'io cantando,
Non Musa o Febo alle mie nuove rime, etc.
[Note 421: ][(retour) ] Vers la fin de mars 1588.
C'est là qu'il commença à se livrer sérieusement et de suite à une entreprise dont il avait conçu l'idée à Mantoue; c'était de refaire presqu'entièrement sa Jérusalem délivrée, d'y corriger les défauts qu'il y reconnaissait lui-même, et ce qui peut-être lui tenait plus à cœur, d'en faire disparaître les éloges donnés à cette maison d'Este, qui l'en avait si cruellement payé. Il avançait déjà dans ce travail quand les religieux ses hôtes lui témoignèrent un grand désir de le voir célébrer, dans un poëme, l'origine de leur maison. Il était trop sensible à leurs soins pour refuser de les satisfaire; il commença donc sur-le-champ ce poëme; mais il ne le finit pas, et nous n'en avons dans ses Œuvres que le premier chant, composé de cent octaves[422].
[Note 422: ][(retour) ] Il fut imprimé pour la première fois vers le commencement du siècle suivant, sous ce titre: Il Mont-Oliveto del signor Torquato Tasso, con aggiunta d'un Dialogo che tratta l'istoria dell' istesso poema, Ferrara, 1605, in-4º.
Parmi les jeunes seigneurs de la cour de Naples qui montraient le plus d'empressement à le visiter dans sa retraite, on distinguait surtout J.-B. Manso, marquis de Villa, qui conçut dès-lors pour lui une vive et tendre amitié. Pour le distraire de sa mélancolie, il l'allait souvent prendre en voiture et l'emmenait à une campagne délicieuse, située au bord de la mer. Il prenait soin d'y rassembler quelques-uns de ses jeunes amis, admirateurs comme lui du Tasse, aimant et cultivant comme lui la poésie et les lettres. C'étaient entre autres un duc de Nocera, un Pignatello, deux Caraccioli, et le comte de Palène, fils du prince de Conca. Ce jeune prince était le plus passionné de tous; il avait formé le projet de déterminer le Tasse à prendre un logement chez lui, dans le palais de son père; mais le prince, vieux courtisan, ne voulait point y recevoir le fils d'un ancien rebelle, et il s'élevait souvent de vives discussions entre le père et le fils. Le Tasse, pour y mettre fin, céda aux instances du marquis de Villa qui allait faire quelque séjour à Bisaccio, petite ville dont il était seigneur, et l'y conduisit avec lui. Ils y passèrent le mois d'octobre et les premiers jours de novembre à chasser et à se réjouir. Le Manso n'épargna rien pour égayer et divertir son hôte. Il fait lui-même ainsi, dans une lettre, le tableau de leurs amusements[423]: «Le signor Torquato, dit-il, est devenu un très-grand chasseur; il triomphe de l'âpreté de la saison et du pays. Les jours qui sont trop mauvais et les longues soirées de tous les jours, nous les passons à entendre jouer des instruments et chanter, pendant des heures entières; car il se plaît infiniment à écouter nos improvisateurs[424], et il leur envie cette promptitude à faire des vers, dont il dit que la nature a été avare pour lui. Quelquefois nous dansons avec les femmes d'ici, chose qui lui fait aussi très-grand plaisir. Mais le plus souvent nous restons à causer auprès du feu.» C'était là sans doute le traitement le plus convenable à la maladie du Tasse; et si on l'eût d'abord employé à Ferrare, au lieu de la contrainte et des rigueurs, peut-être l'eût-on entièrement guéri.
[Note 423: ][(retour) ] Cette lettre est citée tout entière dans la Vie du Tasse, écrite par le Manso lui-même, Nº. 80.
[Note 424: ][(retour) ] Il y en avait beaucoup alors, surtout dans la Pouille, et comme le Manso y était fort aimé, ils accouraient chez lui en très-grand nombre, dès qu'il arrivait à Bisaccio. (Ibid., Nº. 98.)
Revenu de ce voyage agréable chez ses bons olivétains de Naples, il vit recommencer entre le comte de Palène et son père les discussions dont il avait été l'objet. Voulant couper par la racine tous ces sujets de division, il prit pour prétexte d'aller à Rome la nécessité d'y faire venir de Mantoue et de Bergame des papiers et des livres qu'il avait laissés après lui, et dont il sollicitait en vain la restitution depuis un an; il chargea des avocats de suivre le procès qu'il avait entamé pour le recouvrement de sa fortune, et ayant dit adieu à ses bons moines, il reprit la route de Rome.
Il s'y logea chez des religieux du même ordre[425], dont le prieur ou l'abbé[426] était un de ses anciens amis. Ses infirmités augmentaient; il s'y joignit une fièvre lente qui le tourmenta pendant trois mois; mais son esprit était toujours le même, et il ne cessait point de produire, soit en vers, soit en prose, des morceaux dignes de son meilleur temps. Il composa surtout alors un de ses plus beaux dialogues philosophiques, dont le sujet est la Clémence[427]. Bientôt craignant d'être à charge à cette abbaye, et sans doute pressé par les instances de Scipion de Gonzague, il se transporta dans le palais de ce cardinal. Il y était à peine, que Scipion fut obligé de partir pour aller prendre les eaux; la fièvre dont le Tasse était attaque, devenue plus forte, ne lui permit pas de l'y suivre. Il resta livré aux officiers de la maison qui, au lieu de compatir à ses infirmités, lui donnèrent mille désagréments, blessèrent avec grossièreté tous les égards, et osèrent enfin le mettre dehors. Il sortit au milieu des chaleurs de l'été[428], dans l'état le plus misérable de souffrance, de dénûment et de pauvreté. Après avoir passé quelques tristes jours à l'auberge, et près de deux mois chez les bons olivétains, qui l'étaient allé prendre pour le ramener dans leur couvent, on le vit, à la honte des hommes puissants qui l'avaient plongé ou qui le laissaient dans une position si peu digne du plus grand génie que l'Italie eût alors, on le vit chercher un asyle dans un hôpital fondé à Rome pour les Bergamasques, et dont un cousin de son père (combinaison bien remarquable des coups de la fortune!) avait été l'un des principaux fondateurs[429].
[Note 425: ][(retour) ] A S. Maria Nuova, décembre 1588.