[Note 440: ][(retour) ] Cet épisode commence à la cinquante-cinquième octave:

Già Carlo avea corsa l'Ita'ia e vinta, etc.

Le duc Vincent s'étant alors déterminé à faire le voyage de Rome, pour aller complimenter le nouveau pape Innocent IX, permit au Tasse de l'y accompagner en qualité de gentilhomme[441]. Il y était depuis peu de temps, lorsque le vieux prince de Conca mourut à Naples. Son fils, héritier de ses titres et de son immense fortune, ayant appris que le Tasse était revenu à Rome, s'empressa de l'inviter à se rendre enfin auprès de lui, et à venir, c'étaient ses termes, partager ses jouissances et ses richesses. Cette offre s'accordait trop bien avec les vœux du Tasse pour qu'il refusât de l'accepter; aussi était-il au mois de janvier 1592, arrivé à Naples et établi chez le prince de Conca. Il y reprit la composition déjà fort avancée de sa Jérusalem conquise, interrompue depuis long-temps par ses maladies et par ses voyages. Il l'avait presque achevée, lorsqu'il aperçut dans le prince son hôte une attention pour son manuscrit, et des soins pour qu'il ne pût être retiré de chez lui, qui le mirent en défiance et effarouchèrent son imagination. Il confia ses inquiétudes au marquis de Villa son ami, et ami du prince de Conca. Le Manso profita de cette circonstance pour attirer le Tasse dans sa maison, mais ce fut avec le consentement du prince, et sans que ni lui, ni le Tasse blessassent en rien les égards, la reconnaissance et l'amitié.

[Note 441: ][(retour) ] Novembre 1591.

Cette maison était située dans la position la plus agréable, sur le bord de la mer, et entourée de beaux jardins où le printemps déployait alors le plus riche et le plus doux des spectacles. L'effet n'en pouvait être qu'heureux sur la mélancolie invétérée et sur la santé du Tasse. C'est là qu'il termina, ou à peu près, sa seconde Jérusalem. Mais avant d'y mettre la dernière main, il céda aux instances de la mère du marquis de Villa, qui l'engageait à faire un poëme sur quelque sujet sacré. Il commença donc pour lui plaire son grand poëme des Sept Journées, ou de la Création du monde, et y travailla avec la suite et la chaleur qu'il mettait à toutes ses entreprises.

Cependant les papes se succédaient à Rome avec une grande rapidité. Clément VIII avait remplacé Innocent IX[442]. C'était le cardinal Hippolyte Aldobrandini, qui avait témoigné au Tasse dans tous les temps beaucoup d'intérêt et d'amitié. Le Tasse avait célébré son avénement par une canzone[443], peut-être encore plus belle que celle qu'il avait faite pour Urbain VII, et qui avait excité non-seulement à Rome, mais dans toute l'Italie, les plus vifs applaudissements. Le pape en avait été charmé; il avait fait inviter l'auteur en son propre nom à revenir à Rome. Deux raisons retenaient le Tasse; le procès qu'il soutenait à Naples contre les héritiers de son oncle et contre le fisc, pour la restitution de ses biens, et la crainte de désobliger son ami Manso et les autres seigneurs napolitains, en les quittant. Mais sur de nouvelles lettres qu'il reçut du secrétaire intime du pape, il obtint le congé de ses amis, et partit encore une fois pour Rome[444], en leur recommandant de surveiller les gens d'affaires chargés de suivre son procès. Ce fut dans ce voyage qu'il fit la rencontre d'un chef de brigands, nommé Sciarra, qui, ayant entendu son nom, lui témoigna les plus grands respects, et non-seulement le laissa passer, lui et ses compagnons de route, sans les piller, mais lui offrit l'escorte de sa troupe et ses services. Cette aventure en rappelle une semblable qu'eut l'Arioste[445] avec le brigand Pacchione, et prouve que la réputation du Tasse était alors aussi grande, et aussi universellement répandue en Italie, que l'avait été celle de l'Homère ferrerais.

[Note 442: ][(retour) ] Le 30 janvier 1592.

[Note 443: ][(retour) ] Questa fatica estrema al tardo ingegno, etc.

[Note 444: ][(retour) ] 26 avril 1592.

[Note 445: ][(retour) ] Voyez ci-dessus, t. IV, p. 361.