Le Tasse était à Naples depuis quatre mois; le cardinal Cinthio, impatient de le voir revenir à Rome, et l'y ayant inutilement invité plusieurs fois, imagina, pour l'y attirer, de faire renouveler pour lui la cérémonie du triomphe au Capitole, qu'on n'avait pas revue depuis Pétrarque, et à laquelle personne ne songeait plus. Le pape sollicité par son neveu, en porta le décret; le Tasse, à qui Cinthio se hâta de l'annoncer, ne put refuser un honneur qui lui était décerné par l'amitié. Quant au triomphe en soi, il en parut peu touché; il fit même entendre au Manso, dans les tristes adieux qu'il lui fit, qu'on lui destinait en vain la couronne, et qu'il ne croyait pas arriver à temps pour la recevoir.

A Rome[453], il fut reçu en dehors même de la ville par un nombreux cortége qui lui donna, en l'accompagnant jusqu'au palais, une idée anticipée de son triomphe. Dès le lendemain matin, les deux jeunes cardinaux le présentèrent au pape qui lui fit l'accueil le plus honorable, et lui dit, après avoir donné de grands éloges à ses talents et à ses vertus: «Je vous offre la couronne de laurier, pour qu'elle reçoive de vous autant d'honneur qu'elle en a fait à ceux qui l'ont reçue avant vous.» On aurait fait sur-le-champ les préparatifs de la cérémonie, si la saison déjà froide et pluvieuse n'eût forcé de les différer. Le cardinal Cinthio voulant qu'elle eût la plus grande pompe, qu'elle surpassât même toutes celles dont on avait gardé le souvenir, et que le peuple entier pût jouir de ce spectacle, en fit rejeter l'époque au printemps. Pendant l'hiver, la santé du Tasse alla toujours en déclinant. Dans la peu d'intervalles dont il pouvait jouir, il s'occupait sans relâche de son poëme des Sept Journées. Un homme dont il avait eu d'abord à se plaindre, puisqu'il avait, sans le consulter, fait imprimer autrefois sa Jérusalem délivrée, l'Ingegneri, était depuis rentré en grâce avec lui, ce qui était toujours facile; c'était même lui qui avait dirigé et surveillé l'édition de la Jérusalem conquise. Il était en ce moment plus assidu que jamais auprès de lui, et recueillait, avec autant de prestesse que d'exactitude, tous les vers que le Tasse allait sans cesse, ou récitant de vive voix, ou écrivant en abrégé sur de petits papiers; précaution heureuse, et sans laquelle une grande partie de ce poëme, imparfait encore, mais tel qu'il est, l'un des fruits les plus précieux des derniers temps de son auteur, aurait infailliblement péri.

[Note 453: ][(retour) ] Novembre 1594.

Au commencement de 1595, le Tasse se trouva presque sans forces, et même sans espérance. La nature semblait s'affaiblir en lui, à mesure que sa fortune s'adoucissait. Le pape venait de lui accorder une pension annuelle de cent ducats de la chambre, ou de deux cents écus: son procès avec les héritiers de son oncle s'était avantageusement arrangé à Naples; le principal héritier[454] consentait à lui faire une rente de deux cents ducats, et à lui payer comptant une assez forte somme; enfin un triomphe glorieux l'attendait, et rien ne paraissait plus devoir manquer, ni à sa renommée, ni à sa fortune; mais sa cruelle destinée ne se démentit point, et c'était au moment même où il semblait que sa vie allait devenir plus heureuse, qu'elle en avait marqué la fin. Au mois d'avril, époque fixée pour son couronnement, il se sentit extraordinairement affaibli. Ne voulant plus être occupé que de sa fin prochaine, il demanda au cardinal la permission de se retirer dans le couvent de St. Onuphre. Cinthio l'y fit conduire, et donna les ordres les plus attentifs pour que rien ne lui manquât dans cette maison.

[Note 454: ][(retour) ] Le prince d'Avellino.

Peu de jours après, se trouvant encore plus faible, il sentit qu'il était temps de faire ses adieux à l'ami qu'il avait éprouvé le plus fidèle[455]; il écrivit à Costantini cette lettre, sur laquelle je ne crois pas avoir besoin de prévenir la sensibilité des lecteurs. «Que dira mon cher Costantini quand il apprendra la mort de son cher Tasso? Je crois qu'il ne tardera pas à en recevoir la nouvelle, car je me sens à la fin de ma vie, n'ayant jamais pu trouver remède à cette fâcheuse indisposition qui s'est jointe à toutes mes infirmités habituelles, et qui, je le vois clairement, m'entraîne comme un torrent rapide, sans que j'y puisse opposer aucun obstacle. Il n'est plus temps de parler de l'obstination de ma mauvaise fortune, pour ne pas dire de l'ingratitude des hommes, qui a enfin voulu obtenir le triomphe de me conduire indigent au tombeau, au moment où j'espérais que cette gloire, qu'en dépit de ceux qui ne le voudraient pas, notre siècle retirera de mes écrits, ne serait pas entièrement pour moi sans récompense. Je me suis fait conduire à ce monastère de St. Onuphre, non seulement parce que les médecins en jugent l'air meilleur que celui de tous les autres quartiers de Rome, mais pour commencer en quelque sorte, de ce lieu élevé, et par la conversation de ses saints religieux, mes conversations dans le ciel. Priez Dieu pour moi, et soyez sûr que, comme je vous ai toujours aimé et honoré en cette vie, je ferai aussi pour vous dans l'autre, qui est la véritable, ce qui convient à une charité vraie et sincère. Je vous recommande à la grâce divine, et je m'y recommande moi-même. Rome, St. Onuphre.»

[Note 455: ][(retour) ] Voyez ci-dessus, passim, et surtout p. 273.

Le 10 avril, une fièvre ardente le saisit, et après avoir, pendant quatorze jours de maladie, rempli tous les devoirs du culte qu'il professait avec tant de zèle et de sincérité, il expira le 25, âgé de cinquante-un ans, un mois et quelques jours, mais depuis long-temps miné par des infirmités habituelles, et soumis à la loi presque générale qui condamne les êtres précoces à vieillir avant le temps.

Rome entière pleura sa mort. Le cardinal Cinthio ne pouvait se consoler d'avoir retardé cette pompe triomphale qu'il lui avait préparée; mais il voulut du moins que dans sa pompe funèbre on rendît aux restes de ce grand homme tous les honneurs qu'il pouvait encore recevoir. Il se garda bien de donner aucune suite à la promesse que le Tasse avait exigée de lui en mourant; c'était de rassembler, autant qu'il se pourrait, les exemplaires de ses ouvrages, et de les livrer aux flammes. Il n'ignorait pas, avoua-t-il, que, surtout pour sa Jérusalem délivrée, ce serait une opération très-difficile, mais enfin il ne la croyait pas impossible; il insista sur cette demande avec tant de chaleur, que le cardinal lui promit tout pour le calmer, mais sans intention d'être fidèle à sa parole, ou plutôt avec la ferme résolution d'y manquer.

Dans le premier moment de sa douleur, Cinthio ne fut occupé que de la gloire du grand homme qu'il avait aimé. Par son ordre le corps du Tasse revêtu d'une toge romaine, et couronné de lauriers, fut exposé publiquement, et ensuite porté dans les principales rues de Rome, entouré d'un nombreux cortége, de toute la cour Palatine, et des maisons des deux cardinaux neveux. On courait en foule, pour voir encore une fois celui dont le génie avait honoré son siècle et qui avait acheté si cher ce triste et tardif hommage. Rapporté à Saint-Onuphre dans le même ordre où il en était parti, il fut enterré dans la petite église de ce couvent. Le cardinal Cinthio, annonça le projet de lui élever un tombeau magnifique. Deux orateurs préparèrent des oraisons funèbres, l'une latine, l'autre italienne; de jeunes poëtes composèrent des vers et des inscriptions pour ce monument; mais la douleur du cardinal apparemment s'affaiblit, d'autres soins s'emparèrent de lui, et le tombeau ne fut point érigé.