Le marquis de Villa étant allé à Rome quelques années après, se rendit à St. Onuphre pour visiter les restes de son ami. Blessé de ne voir même aucun signe qui en indiquât la place, il voulut lui faire élever à ses frais une sépulture honorable; mais le cardinal Cinthio, à qui il en demanda la permission avec instance, ne voulut point l'accorder, et répondit toujours que ce devoir sacré, c'était à lui à le remplir. Le marquis se borna donc à prier les religieux de cette maison de faire, en attendant, placer un petit morceau de marbre, sur lequel ils feraient graver quelques mots, pour avertir que le Tasse était enterré en cet endroit, ce qu'ils firent aussitôt avec beaucoup de simplicité[456]. Enfin, au bout de huit ans, le cardinal Bevilacqua, qui était de Ferrare, et dont la famille avait été liée d'amitié avec le Tasse, voyant que le cardinal Cinthio différait toujours de remplir ce devoir, fit élever au Tasse le beau tombeau surmonté de son buste en marbre, qu'on y voit encore aujourd'hui, et sur lequel il fit graver une inscription élégante, mais trop longue pour être rapportée ici. Ce tombeau fait de la très-petite église de Saint-Onuphre l'un des monuments de cette magnifique Rome, que l'étranger sensible et ami des lettres visite avec le plus d'attendrissement et de respect.
Torquati Tassi
Ossa
Hic jacent.
Hoc ne nescius
Esses hospes
Fratres hujus eccl.
P. P.
M. D C. I.
C'est une imitation des deux derniers vers de l'épitaphe de l'ancien poëte Pacuvius, faite par lui-même:
Hic sunt poetæ Pacuvii Marci sita
Ossa. Hoc volebam nescius ne esses. Vale.
(Voy. A. Gell. N. At., l. I, c. 24.)
Un buste intéressant du Tasse orne aussi la bibliothèque de ce couvent; c'est celui qui fut moulé sur son visage à l'instant même de sa mort. D'autres monuments publics lui ont été élevés. Il a une statue colossale à Bergame, séjour de sa famille et patrie de son père; et une autre presque aussi grande à Padoue, ville où il fit la partie de ses études qui lui profita le moins, celle du droit. La première fut l'effet d'une générosité particulière[457]; la seconde lui fut érigée dans le dernier siècle, aux frais des jeunes gens de l'université, fiers, comme le porte l'inscription qu'ils y ont fait graver, d'avoir étudié au même lieu que lui[458]. On cite trois médailles frappées en son honneur[459], et une tête de lui supérieurement gravée en intaglio ou en creux, sur une très-belle cornaline, par le célèbre artiste anglais Marchant[460].
[Note 457: ][(retour) ] C'est un legs de Marc-Antoine Foppa, éditeur du recueil des Œuvres posthumes du Tasse (Rome 1666, 3 vol. in-4º.), et qui a pris encore d'autres soins et fait d'autres dépenses pour la gloire de ce poëte, son compatriote, à qui il avait voué une espèce de culte. Cette statue le représente en robe longue, couronné de lauriers et un livre à la main. Elle est sur la grande place de la ville. Le piédestal porte pour toute inscription ces deux mots: Torquato Tasso.
[Note 458: ][(retour) ] Cette inscription, en bon style lapidaire, est ainsi conçue:
Torquato Tasso
Quem patavina schola
Italorum epicorum
Principem designatum dimisit
Gymnasii Patavini alumni
Tanto sodalitio superbi
PP. ciciccclxxviii.
[Note 459: ][(retour) ] Serassi en donne la description, page 518. L'une des trois, dont le revers représente un sujet pastoral, et fait sans doute allusion à l'Aminta, est gravée au frontispice de sa Vie du Tasse.
[Note 460: ][(retour) ] Celle-ci était, en 1785, à Rome, dans le cabinet du duc de Ceri; son empreinte en relief fait partie de ces jolies collections en plâtre et en soufre, qui se sont tant multipliées dans ces derniers temps. J'en dois une belle empreinte en creux, en pâte noire transparente, et une pareille de la tête du Dante, d'après le même graveur Marchant, à la galanterie de M. Francis Henri Egerton, anglais d'une haute naissance et d'une grande fortune, mais encore plus distingué par son savoir, et par son goût éclairé pour les lettres et pour les arts.
Serassi parle aussi de plusieurs portraits. L'un des plus précieux est celui que le cardinal Cinthio fit faire dans les dernières années du Tasse, par l'habile peintre Frédéric Zucchero. Il doit être à Bergame, dans l'ancien palais des Tassi, où il restait encore en 1785 des héritiers, ou des héritières de ce beau nom[461]. La même ville en possède deux autres, l'un dans une collection particulière, appartenant à un riche amateur[462], et l'autre parmi les portraits des hommes illustres de Bergame, dans la salle du grand conseil. Il en existe un à Rome, peint d'après nature, et à ce qu'il paraît, dans les meilleures années du Tasse[463]; et un autre, fait en partie d'après celui-là, et en partie d'après le buste de la bibliothèque de Saint-Onuphre[464].
[Note 461: ][(retour) ] Ce portrait était passé d'abord entre les mains de ce même Marc-Antoine Foppa, à qui Bergame doit la statue colossale du Tasse. Il le légua, par son testament, à l'abbé François Tasso, son ami; de celui-ci, le portrait parvint au comte Jacopo Tasso, généreux protecteur des lettres, et auteur d'un arbre généalogique de la famille des Tassi, magnifiquement imprimé à Bergame en 1718; enfin, il appartint après sa mort aux deux comtesses Tassi, ses petites-nièces. (Serassi, p. 520.)
[Note 462: ][(retour) ] Le comte Jacopo Carrara.