[Note 471: ][(retour) ] A faire des armes, monter à cheval, rompre des lances, etc.

Mais les qualités de son ame surpassaient de beaucoup ses avantages corporels. Tous ses historiens s'accordent à louer sa candeur, sa véracité, son inviolable fidélité à sa parole, son éloignement de toute passion haineuse, de tout esprit de vengeance et de toute malignité, son attachement pour ses amis, sa patience dans ses maux, sa douceur, sa sobriété, sa piété sincère, la pureté de sa vie et de ses mœurs. Sa fierté, qui lui faisait voir avec horreur tout ce qui ressemblait à la bassesse, pouvait ressembler elle-même à de l'orgueil; il ne pouvait souffrir l'apparence de l'avilissement et du mépris; mais s'il exigeait des égards, en homme qui savait s'apprécier et se mettre à sa place, il n'en manquait jamais avec personne, et il était toujours prêt à s'humilier, dès qu'on lui en laissais le soin. Né gentilhomme, dans un temps où ce titre avait tout son prestige, et chevalier dans le cœur autant que par le hasard de la naissance, il rendait aux princes ce qu'il leur devait, mais il se croyait l'égal de tous les autres, et la faveur où ils étaient ne le rendait que plus exigeant avec eux.

Cette disposition est déplacée, souvent blâmable et presque toujours ridicule, quand on vit avec le commun des hommes; mais condamné par sa destinée, sa fortune, et les usages de son siècle à vivre avec les grands et dans les cours, il fit bien de l'entretenir dans son ame, dût-il être accusé d'orgueil par ceux dont l'orgueil seul en était blessé. Il eut plus de raison encore d'être ainsi, quand il fut tombé dans l'excès de l'infortune, et de conserver, dans sa longue et injuste captivité, toute la dignité du malheur. On le voit avec plaisir n'accorder qu'à peine du fond de sa prison, et à la sollicitation de son cher Scipion de Gonzague, une espèce de satisfaction par écrit à l'un des plus grands seigneurs de la cour de Ferrare[472], pour des paroles qui lui étaient échappées dans un moment de désespoir; et mettre encore expressément dans sa lettre qu'il était prêt à lui donner toutes les satisfactions qu'il pouvait recevoir d'un homme résolu à mourir plutôt que de rien faire qui fût indigne de lui[473].

[Note 472: ][(retour) ] Le comte Fulvio Rangone.

[Note 473: ][(retour) ] Io son pronto a darle tutte quelle soddisfazioni che ella possa ricever da un uomo ch'è così risoluto al morire, come pertinace a non voler fare indignità. Cette lettre est du 3 avril 1581, à la fin de la seconde année de sa captivité.

Simple, mais propre dans ses habits, au milieu des recherches du luxe et de la magnificence, il était habituellement vêtu de noir[474], ne portait que du linge uni, mais toujours blanc, et en avait beaucoup, pour en pouvoir changer à volonté. Sa contenance était réservée, modeste et silencieuse; c'était celle d'un philosophe plutôt que d'un poëte. Il préférait le recueillement et la solitude au bruit du monde; mais dans des cercles de son choix, avec des amis, et surtout avec des femmes aimables, sa conversation s'animait, et déposant la gravité philosophique, il badinait, plaisantait même avec autant de gaieté que de finesse et d'agrément. Le Manso a rassemblé le nombre juste de cent bons mots, réparties ou apophtegmes qu'il lui attribue, mais dont Serassi a fort bien observé que la plus grande partie avait déjà passé sur le compte d'autres grands hommes; ceux qu'il rapporte et qu'il regarde comme appartenant véritablement au Tasse, marquent autant de justesse que de vivacité d'esprit.

[Note 474: ][(retour) ] On ajoute qu'il n'avait jamais qu'un seul habit, qu'il donnait aux pauvres lorsqu'il en faisait faire un autre.

Quant à son génie poétique, il y en eut peu de plus étendu, de plus riche, et peut-être aucun de plus élevé. Sa mémoire était d'une promptitude extrême et d'une incroyable tenacité. Il n'écrivait ses vers qu'après en avoir, pour ainsi dire, amassé dans sa tête un nombre presque infini. C'était celle de ses facultés que ses malheurs avaient le plus altérée, et il se plaignait souvent, dans ses dernières années, de l'avoir presque entièrement perdue. Nourri de bonne heure de l'étude des anciens auteurs grecs et latins, il s'était surtout appliqué à la lecture des poëtes et des philosophes[475]. On voit dans ses Discours sur le poëme héroïque combien il avait médité sur la Poétique d'Aristote, et dans ses Dialogues philosophiques, quelle étude approfondie il avait faite de Platon. Nous allons d'abord observer en lui le grand poëte épique; le poëte dramatique et lyrique aura son tour; nous le verrons ensuite parmi les prosateurs et les philosophes. Dans tous les genres où se porta son génie fécond et varié, nous en admirerons l'élévation et la richesse; ses défauts mêmes, que nous ne chercherons point à dissimuler, nous instruiront; et si nous les examinons peut-être avec plus de rigueur que nous n'avons fait ceux de quelques autres grands poëtes, c'est que, dans un genre plus important et plus noble, il pourrait être plus dangereux de les méconnaître, et qu'il n'y a rien à craindre pour sa gloire à les avouer.

[Note 475: ][(retour) ] Il avait aussi cultivé les sciences exactes; il y était même assez fort pour en pouvoir donner des leçons. Dans les premiers temps de son séjour à Ferrare, la chaire de géométrie et d'astronomie dans cette université vint à vaquer; le duc y nomma le Tasse (janvier 1573), qui accepta volontiers, dit Serassi, quoique les appointements fussent très-modiques, parce qu'il n'était obligé de professer que les jours de fêtes: ce qui fait voir que dans cette université les sciences exactes n'étaient regardées que comme un objet de luxe, et une partie accessoire de l'instruction.