CHAPITRE XV.
Examen de la Gerusalemme liberata du Tasse; Critiques qui en ont été faites en Italie et en France; Défauts réels de ce poëme.
Tandis que nous avons erré dans le pays enchanté, mais vague, dans les régions immenses, inégales et souvent entrecoupées, de la poésie romanesque, j'ai cru, pour me guider moi-même plus sûrement, et pour ne pas égarer ceux qui voyageaient avec moi, devoir les y conduire toujours avec le fil de l'analyse. C'étaient le plus souvent pour eux des routes nouvelles et inconnues; et si je puis me permettre une fois ce style métaphorique, que je n'approuve pas toujours, lors même qu'il nous a fallu entrer dans le labyrinthe délicieux et mille fois parcouru, où le génie de l'Arioste a semé tant de merveilles, mais dont il a tant multiplié les détours, j'ai cru plus nécessaire que jamais d'employer ce fil secourable. Maintenant que nous devons marcher dans des plaines vastes encore, et agréablement variées, mais circonscrites, où s'élève un édifice régulier, je crois pouvoir suivre un autre plan. Un des grands avantages du poëme héroïque, soumis aux règles de l'unité, c'est que l'esprit en parcourt l'étendue sans embarras, et qu'il s'en retrace facilement et nettement le souvenir.
De tous les poëmes héroïques écrits dans d'autres langues que la nôtre, (et il faut avouer que notre langue ne fournit pas beaucoup d'objets de comparaison), le plus connu en France est la Jérusalem délivrée. Ceux qui, parmi nous, cultivent la langue dans laquelle cet ouvrage est écrit le prennent ordinairement pour le dernier terme et le nec plus ultrà de leurs études. Le Tasse est un des cinq ou six auteurs auxquels s'étend communément notre érudition italienne. Trois différentes traductions, dont l'une est peut-être aussi bonne qu'une traduction en prose puisse l'être[476], ont tellement popularisé parmi nous l'action, la marche, les riches détails et les belles proportions de ce poëme, qu'il est connu du moins sous ces rapports essentiels, de ceux mêmes à qui la langue dont il est un des chefs-d'œuvre est étrangère. Je me dispenserai donc cette fois d'une analyse suivie. Celle que je ferai sera fondue dans des discussions que je crois plus intéressantes pour nous. On sait assez généralement ce que ce poëme contient; mais on a long-temps disputé, et l'on dispute encore sur ce qu'il vaut. Retracer ici un plan, dont au moins les masses principales sont dans tous les esprits, serait, à ce qu'il me semble, un travail d'assez peu de fruit; chercher, de bonne foi, à tirer de tant d'opinions diverses l'opinion que l'on doit avoir, me paraît plus important et plus utile.
[Note 476: ][(retour) ] Je ne parle point de trois essais presque également malheureux, qui ont été faits assez récemment, d'une traduction en vers. La Jérusalem délivrée serait peu connue en France, si elle ne l'eût été que par ce moyen.
J'ai parlé, dans la Vie du Tasse, des querelles dont la Jérusalem délivrée fut l'objet. J'ai dit dans quelles tristes circonstances elles lui furent suscitées, l'emportement que l'on y mit, et le calme philosophique que le Tasse garda dans ses réponses; je reviendrai maintenant avec quelque détail sur ce point d'histoire littéraire. Sans vouloir soutenir les jugements sévères qui ont été portés de lui dans notre pays, il est bon de rappeler aux Italiens eux-mêmes la manière dont il fut traité dans le sien.
Quand son poëme parut, celui de l'Arioste jouissait de la réputation la plus haute et la plus unanime. Tous les poëtes le prenaient pour modèle, et ne faisaient que de vains efforts pour l'imiter. Le jeune Torquato sentit bien que s'il pouvait égaler ce poëte, ce ne serait pas en suivant la même route que lui; il sentit que toute la perfection dont le roman épique est susceptible, était dans le Roland furieux, mais que l'épopée héroïque, l'épopée d'Homère et de Virgile restait encore à tenter aux muses toscanes, après l'infructueux essai du Trissino; et il espéra se tirer avec honneur de cette tentative hardie. Il admirait sincèrement l'Arioste, et n'avait ni l'espoir, ni le désir de le déposséder de sa place, mais il était poursuivi nuit et jour par celui de s'en faire une égale, dans un genre qu'il regardait comme supérieur.
C'est ce qu'il avoua lui-même dans une lettre à Horace Arioste. Ce jeune neveu du grand poëte avait publié des stances où il louait excessivement le Tasse; il le nommait le premier des poëtes; il bannissait même du Parnasse tous ses rivaux, et le reconnaissait pour le seul poëte digne de ce nom. «Cette couronne que vous voulez me donner, lui écrivit le Tasse[477], le jugement des savants, celui des gens du monde et le mien même, l'ont déjà placée sur les cheveux de ce poëte à qui le sang vous lie, et auquel il serait plus difficile de l'arracher que d'ôter à Hercule sa massue. Oserez-vous étendre la main sur cette chevelure vénérable? Voudrez-vous être, non-seulement un juge téméraire, mais un neveu impie? Et qui pourrait recevoir avec plaisir d'une main coupable et souillée d'un pareil crime, la marque d'honneur et l'ornement de sa vertu! Je ne la recevrais pas de vous; je n'oserais non plus m'en saisir moi-même: je ne porte pas si haut mes désirs.
[Note 477: ][(retour) ] Lettere poetiche, Nº. 47, Modène, 16 janvier 1577.
«Ce fameux Grec[478], vainqueur de Xercès, disait qu'il était souvent réveillé par le souvenir des trophées de Miltiade. Ce n'était pas qu'il eût le projet de les détruire; mais il désirait en élever pour sa gloire, qui fussent égaux ou semblables à ceux de ce général. Je ne nierai point que les couronnes toujours florissantes d'Homère (je parle de votre Homère ferrarais), ne m'aient fait passer bien des nuits sans sommeil, non que j'aye jamais eu le désir de les dépouiller de leurs fleurs ou de leurs feuilles, mais peut-être par l'extrême envie d'en acquérir d'autres qui fussent, sinon égales, sinon semblables, du moins faites pour conserver long-temps leur verdure, sans craindre les glaces de la mort. Tel a été le but de mes longues veilles. Si je puis l'atteindre, je regarderai comme bien employée toute la peine que j'ai prise; sinon, je me consolerai par l'exemple de tant d'hommes fameux, qui ne se sont point fait une honte de succomber dans de grandes entreprises.....