[Note 478: ][(retour) ] Thémistocle.
«Dans les luttes et les exercices du corps, on propose des prix, non-seulement aux premiers, mais aux seconds et aux troisièmes. On donne un taureau à Entelle qui a remporté la victoire; mais Darès reçoit une épée et un casque superbe pour se consoler de sa défaite[479]. Pourquoi dans les combats de l'esprit, où s'il est glorieux de vaincre, il n'y a pourtant aucune bonté à être vaincu, ne proposerait-on pas de même plusieurs prix? Ce n'est pas que je veuille descendre dans la carrière comme ce Darès qui, la tête haute et se préparant au combat, montre ses larges épaules et agite dans l'air ses bras nerveux[480]. Loin de moi cet orgueil et cette confiance de jeune homme! Que votre vieux Entelle reste assis; qu'il se repose; je ne veux point, par un importun défi, le forcer à se lever de sa place. Je l'honore, je m'incline devant lui, je l'appelle hautement mon père, mon maître, mon seigneur: je lui donne tous les titres les plus honorables que puissent me dicter l'affection et le respect: mais si c'est un autre qui veut lui disputer sa couronne, ou si lui-même veut combattre encore pour être encore vainqueur, je me mêle parmi les combattants, et je dis, comme Mnesthée dans la course des vaisseaux troyens: Je ne demande point le premier prix; je n'espère pas vaincre; et cependant plût aux Dieux! mais que Neptune accorde à son gré la victoire: n'ayons du moins pas la honte de rentrer le dernier au port[481]!
Ensem, atque insignem galeam, solatia victo..
(Æneid., l. V.)
Caput altum in prælia tollit;
Ostendit humeros latos, alternaque jactat
Bracchia protendens. (Ibid.)
Non jam prima peto, Mnestheus, neque vencere certo,
Quanquam ô! sed superent quibus hoc, Neptune, dedisti:
Extremos pudeat rediisse. (Æneid., l. V.)
«Qui peut taxer d'orgueil ce désir modeste? Qui pourra me refuser le prix qui fut accordé à Mnesthée? Je veux dire une cuirasse, prix bien convenable à mes besoins, et capable de me défendre contre les armes de la méchanceté et de l'envie. Que l'on couvre de lauriers la tête de votre Cléanthe, et que la voix du hérault le proclame vainqueur. Ce triomphe ne manquera pas de trompette, puisque la Renommée en fait l'office; mais s'il en était besoin, je m'offrirais moi-même. Quoique je n'aie pas la voix de Stentor, j'espérerais pourtant parler assez haut pour me faire entendre de tout le pays que l'Apennin partage et qu'environnent la mer et les Alpes, etc.»
Malgré cette protestation qui ne resta point secrète, malgré le soin que le Tasse avait pris de suivre une route entièrement opposée à celle de l'Arioste, ses ennemis l'accusèrent d'avoir eu la présomption de lutter contre lui. Ce fut bien pis quand le dialogue de Camillo Pellegrino, sur la poésie épique eut paru, et qu'il eut ouvertement placé le Tasse au-dessus de l'Arioste. L'académie de la Crusca venait de s'établir à Florence[482]; elle devait être un jour en Italie l'arbitre suprême du goût et du langage; mais elle ne l'était pas encore. Du reste, le nom qu'elle avait pris et les noms plus singuliers que ses académiciens s'étaient donnés n'avaient rien de plus extraordinaire que ceux de la plupart des autres académies italiennes, qui naissaient alors de toutes parts. Il y en avait plusieurs à Florence même, celles des Lucides, des Obscurs, des Transformés, des Enflammés, des Humides, des Immobiles, des Altérés, etc. Chacun des académiciens prenait un nom analogue à celui de l'académie dont il était membre. Les académiciens de la Crusca, tirèrent donc leurs noms académiques de tout ce qui sert à l'exploitation du blé, de la farine, à la préparation du pain[483]; les actes de cette société littéraire furent écrits en style de boulangerie et de moulin. On en voit un exemple dans l'affaire même du Tasse. L'académie avait examiné le dialogue de Camillo Pellegrino, avait chargé son secrétaire d'y répondre pour elle, et dans cette réponse, de prendre vivement la défense de l'Arioste et de critiquer non moins vivement le Tasse, que l'auteur du dialogue avait osé lui préférer. C'était là le fait, mais ce n'est point ainsi que le secrétaire le rapporte, dans le préambule de cette réponse faite au nom de l'académie. Ce secrétaire[484] s'exprime littéralement en ces termes, dans son curieux procès-verbal[485].
[Note 482: ][(retour) ] Fondée en 1582, c'est au commencement de 1583 que parut son premier écrit contre le Tasse.
[Note 483: ][(retour) ] Voyez ci-dessus, p. 262 et 263, note 2.
[Note 484: ][(retour) ] Bastiano de' Rossi, nommé dans l'académie l'Inferigno, ou le pain bis.