—Phrasilas, encore un coup, nous savons qu'on ne peut rien prouver; bien plus, nous savons que rien n'existe et que cela même n'est pas certain. Ceci dit pour mémoire et afin de satisfaire à ta célèbre manie, permets-moi d'avoir une thèse à la fois contestable et rebattue, comme elles le sont toutes, mais intéressante pour moi, qui l'affirme, et pour la majorité des hommes, qui la nie. En matière de pensée, l'originalité est un idéal encore plus chimérique que la certitude. Tu n'ignores pas cela.

—Donne-moi du vin de Lesbos, dit Séso à l'esclave. Il est plus fort que l'autre.

—Je prétends, reprit Timon, que la femme mariée, en se dévouant à un homme qui la trompe, en se refusant à tout autre (ou en ne s'accordant que de rares adultères, ce qui revient au même), en donnant le jour à des enfants qui la déforment avant de naître et l'accaparent quand ils sont nés,—je prétends qu'en vivant ainsi une femme perd sa vie sans mérite, et que le jour de son mariage la jeune fille fait un marché de dupe.

—Elle croit obéir à un devoir, dit Naucratès sans conviction.

—Un devoir? et envers qui? N'est-elle pas libre de régler elle-même une question qui la regarde seule? Elle est femme, et en tant que femme elle est généralement peu sensible aux plaisirs intellectuels: et non contente de rester étrangère à la moitié des joies humaines, elle s'interdit par le mariage l'autre face de la volupté! Ainsi une jeune fille peut se dire, à l'âge où elle est toute ardeur: «Je connaîtrai mon mari, plus dix amants, peut-être douze», et croire qu'elle mourra sans avoir rien regretté? Trois mille femmes pour moi ce ne sera pas assez, le jour où je quitterai la vie.

—Tu es ambitieux, dit Chrysis.

—Mais de quel encens, de quels vers dorés, s'écria le doux Philodème, ne devons-nous pas louer à jamais les bienfaisantes courtisanes! Grâce à elles nous échappons aux précautions compliquées, aux jalousies, aux stratagèmes, aux battements de cœur de l'adultère. Ce sont elles qui nous épargnent les attentes sous la pluie, les échelles branlantes, les portes secrètes, les rendez-vous interrompus et les lettres interceptées et les signaux mal compris. Ô chères têtes, que je vous aime! Avec vous, point de siège à faire: pour quelques petites pièces de monnaie vous nous donnez, et au delà, ce qu'une autre saurait mal nous accorder comme une grâce après les trois semaines de rigueur. Pour vos âmes éclairées l'amour n'est pas un sacrifice, c'est une faveur égale qu'échangent deux amants; aussi les sommes qu'on vous confie ne servent pas à compenser vos inappréciables tendresses, mais à payer au juste prix le luxe multiple et charmant dont, par une suprême complaisance, vous consentez à prendre soin, et où vous endormez chaque soir nos exigeantes voluptés. Comme vous êtes innombrables, nous trouvons toujours parmi vous et le rêve de notre vie et le caprice de notre soirée, toutes les femmes au jour le jour, des cheveux de toutes les nuances, des prunelles de toutes les teintes, des lèvres de toutes les saveurs. Il n'y a pas d'amour sous le ciel, si pur que vous ne sachiez feindre, ni si rebutant que vous n'osiez proposer. Vous êtes douces aux disgracieux, consolatrices aux affligés, hospitalières à tous, et belles, et belles! C'est pourquoi je vous le dis, Chrysis, Bacchis, Séso, Faustine, c'est une juste loi des dieux qui décerne aux courtisanes l'éternel désir des amants, et l'éternelle envie des épouses vertueuses.»

Les danseuses ne dansaient plus.

Une jeune acrobate venait d'entrer, qui jonglait avec des poignards et marchait sur les mains entre des lames dressées.

Comme l'attention des convives était tout entière attirée par le jeu dangereux de l'enfant, Timon regarda Chrysis, et peu à peu, sans être vu, il s'allongea derrière elle jusqu'à la toucher des pieds et de la bouche.