«J’ai vu le Morenito, reprit-elle. Il passait dans Las Sierpes, devant le magasin Gasquet. Nous sommes allés ensemble à la Cerveceria. Tu sais, je t’ai dit du mal de lui; mais je n’ai pas dit tout ce que je pense. Il est joli, mon petit ami de Cadiz. Voyons, tu l’as vu, tu le sais bien. Il a des yeux brillants avec de longs cils; moi j’adore les longs cils, cela fait le regard si profond! Et puis, il n’a pas de moustaches, sa bouche est bien faite, ses dents blanches... Toutes les femmes se passent la langue sur les lèvres quand elles le voient si gentil.
—Tu plaisantes, Conchita... ce n’est pas possible... Tu n’as vu personne, dis-le-moi?
—Ah! tu ne me crois pas? Comme il te plaira... Alors je ne te dirai jamais ce qui s’est passé ensuite.
—Dis-le-moi immédiatement! m’écriai-je en lui saisissant le bras.
—Oh! ne t’emporte pas! je vais te le dire! Pourquoi me cacherais-je? C’est mon plaisir, je le prends. Nous sommes allés ensemble en dehors de la ville, por un caminito muy clarito, muy clarito, muy clarito, à la Cruz del Campo. Faut-il continuer? Nous avons visité toute la maison pour choisir le cabinet où nous aurions le meilleur divan...»
Et comme je me dressais, elle acheva, derrière ses deux mains protectrices:
«Va, c’est bien naturel. Il a la peau si douce, et il est tellement plus joli que toi!»
Que voulez-vous? je la frappai encore. Et brutalement, d’une main dure, de façon à me révolter moi-même. Elle cria, elle sanglota, elle se prosterna dans un coin, la tête sur les genoux, les mains tordues.
Et puis, dès qu’elle put parler, elle me dit, la voix pleine de larmes:
«Mon cœur, ce n’était pas vrai... Je suis allée aux toros... J’y ai passé la journée... mon billet est dans ma poche... prends-le... J’étais seule avec ton ami G... et sa femme. Ils m’ont parlé, ils pourront te le dire... J’ai vu tuer les six taureaux, et je n’ai pas quitté ma place et je suis revenue directement.