«Je t’adore.
«Concha.»
J’y allai. Quelle heure que celle-là, mon Dieu! Un duel suivit. Ce fut un scandale public. On a pu vous en parler...
Et quand je pense que tout ceci était «pour m’attacher»! Jusqu’où l’imagination des femmes peut-elle les aveugler sur l’amour viril!
Ce que je vis dans cette chambre d’hôtel survécut désormais comme un voile entre Concha et moi. Au lieu de fouetter mon désir comme elle l’avait espéré, ce souvenir se trouva répandre sur tout son corps quelque chose d’odieux et d’ineffaçable dont elle resta imprégnée. Je la repris pourtant; mais mon amour pour elle était à jamais blessé. Nos querelles devinrent plus fréquentes, plus âpres, plus brutales aussi. Elle s’accrochait à ma vie avec une sorte de fureur. C’était pur égoïsme et passion personnelle. Son âme foncièrement mauvaise ne soupçonnait même pas qu’on pût aimer autrement. À tout prix, par tous les moyens, elle me voulait enfermé dans la ceinture de ses bras. Je m’échappai enfin.
Cela se fit un jour, tout à coup, après une scène entre mille, simplement parce que c’était inévitable.
Une petite gitane, marchande de corbeilles, avait monté l’escalier du jardin pour m’offrir ses pauvres ouvrages de joncs tressés et de feuilles de roseaux. J’allais lui faire une charité, quand je vis Concha s’élancer vers elle et lui dire avec cent injures qu’elle était déjà venue le mois précédent, qu’elle prétendait sans doute m’offrir bien autre chose que ses corbeilles, ajoutant qu’on voyait bien à ses yeux son véritable métier, que si elle marchait pieds nus c’était pour montrer ses jambes, et qu’il fallait être sans pudeur pour aller ainsi de porte en porte avec un jupon déchiré à la chasse des amoureux. Tout cela, semé d’outrages que je ne vous répète pas, et dit de la voix la plus rogue. Puis elle lui arracha toute sa marchandise, la brisa, la piétina... Je vous laisse à deviner les sanglots et les tremblements de la malheureuse petite. Naturellement je la dédommageai. D’où bataille.
La scène de ce jour-là ne fut ni plus violente ni plus fastidieuse que les autres; pourtant elle fut définitive: je ne sais pas encore pourquoi. «Tu me quittes pour une bohémienne!—Mais non. Je te quitte pour la paix.»
Trois jours après, j’étais à Tanger. Elle me rejoignit. Je partis en caravane dans l’intérieur, où elle ne pouvait me suivre, et je restai plusieurs mois sans nouvelles d’Espagne.
Quand je revis Tanger, quatorze lettres d’elle m’attendaient à la poste. Je pris un paquebot qui me conduisit en Italie. Huit autres lettres me parvinrent encore. Puis ce fut le silence.