Il le redoutait; mais pour lui seul. Par une sorte de revanche sur son hésitation intime, il discernait le devoir des autres dans une clairvoyance tout à coup péremptoire et rendait ses arrêts publics avec une décision remarquable. Un singulier résultat de cette assurance devant la chicane était la réputation d'infaillibilité qui exaltait sa justice.—La confiance personnelle se fait aisément partager; et rien n'est plus dangereux pour un supérieur que de méditer avant de répondre.—Pausole ne méditait jamais sous l'arbre de ses audiences, sinon avant d'y faire choix entre deux cerises rouges comme des vierges.

Dès que Pausole se fut renseigné de la sorte sur ses habitudes et sur son défaut, il s'occupa non de se corriger par l'irréalisable, mais de satisfaire à ses faiblesses et d'en tirer le meilleur parti possible pour ses commodités personnelles et celles de ses familiers.

C'est ainsi qu'averti par une longue expérience, il trouva plus sage de renoncer à choisir chaque soir une compagne parmi celles qu'il avait réunies dans le harem du palais. Il apportait des lenteurs pitoyables à cette élection quotidienne et se laissait presque toujours circonvenir par la plus hardie, au lieu de suivre tranquillement ses mystérieuses préférences. Et aussitôt il regrettait d'avoir oublié la plus belle.

Un jour, établissant une règle permanente qui lui épargnait le souci des décisions particulières, il réduisit le nombre de ses femmes à trois cent soixante-cinq, exactement. L'une de celles que cet arrêté renvoyait dans leurs foyers laissa éclater sa douleur avec tant d'amour que le Roi, toujours paternel, consentit à la garder à titre supplémentaire, pour les années bissextiles.

Par ce moyen, l'emploi de ses nuits était réglé d'une façon qu'il ne lui appartenait plus d'intervertir. Chaque soir, un visage nouveau, et pourtant connu, approuvé, peut-être même regretté depuis un an, venait poser sur les coussins des joues qu'un long désir faisait très précieuses. Et Pausole, délivré du soin de préparer la nuit suivante, goûtait plus volontiers encore une joie sans élaboration.

Les appartements des Reines occupaient, cela va sans dire, le palais royal presque entier. Ils étaient répartis selon les quatre saisons, dans un long bâtiment polychrome, où les mille stores de la façade flottaient au soleil comme un pavois de fête.

Deux pavillons, plus élevés d'un étage, flanquaient l'énorme édifice.

Dans l'un habitait le Roi lui-même. Dans l'autre délibérait le conseil de ses ministres. Pausole était obligé de passer par le harem pour présider le gouvernement.

Mieux vaut avouer sans détours que, parti du pavillon sud, il n'arrivait jamais jusqu'au pavillon nord.

Lui-même avait conçu cette architecture et prévu ce résultat. Puisque, disait-il, les meilleurs monarques ont été des reines luxurieuses qui laissaient les bureaux tranquilles, j'écarterai de mon esprit par un artifice salutaire toute inspiration éventuelle de gérer les affaires publiques.