Et, de fait, tout allait pour le mieux du monde. Personne ne se plaignait, ni le peuple, ni le souverain;—ou, du moins, les rares mécontents accusaient «les ministères» qui, narquois derrière leur collectivité anonyme, et d'ailleurs très satisfaits de travailler sans direction, rendaient grâces à la destinée.
Pausole avait poussé si loin le génie abdicateur qu'il ne gouvernait même pas ses femmes.
À la tête du harem, et cumulant la fonction de Grand-Eunuque avec celle de Maréchal du palais, un personnage singulier administrait au nom du Roi.
C'était le huguenot Taxis.
Étriqué, méticuleux, de profil concave et d'œil fourbe, âme intraitable et présomptueuse, Taxis jouera dans la suite du récit (disons-le pour plus de clarté) le rôle toujours nécessaire du Personnage antipathique. Pausole l'avait cependant choisi, et personne ne pouvait douter que le Roi n'accordât à son fonctionnaire une part d'estime, de confiance et presque d'admiration.
Cet ancien répétiteur d'algèbre, ancien professeur de théologie protestante, employé depuis avec succès à diverses missions policières, et enfin promu Grand-Eunuque, possédait un sens de l'ordre et un respect du principe qui dépassaient de beaucoup la simple manie. On avait vu là des aptitudes universelles aux charges que distribue l'État, et Taxis avait su se montrer indispensable, sinon à ses administrés, au moins à ses supérieurs. Un seul exemple s'imposera: le harem était pacifié huit jours après la nomination de son chef, sans que, jusque-là, Pausole eût jamais, dans les prestiges de ses rêves bleus, compté cette chimère lointaine.
Il serait délicat d'insister sur les titres que Taxis avait fait valoir pour poser sa candidature à l'eunuchat général. Délicat, et d'ailleurs peu intéressant.—Taxis bénéficiait d'une vocation toute naturelle pour ce poste de privilège. Le Ciel lui avait épargné les concupiscences de la chair et les épargnait également, par un surcroît de miséricorde, à toutes les femmes qui l'approchaient. La Providence ne voulait point qu'inaccessible au désir il eût néanmoins la douleur de l'inspirer autour de lui. Il n'était ni la victime, ni l'occasion du péché.
Toutefois, il devait se résigner à ne pas faire de prosélytes parmi ses jeunes pensionnaires. C'eût été excéder les devoirs de sa charge. Il se limitait avec rigueur. Le Roi, ennemi de toutes les guerres, détestait les guerres de religion; ami de toutes les libertés, il laissait les consciences libres, fussent-elles jésuites ou francs-maçonnes. Dans l'intérieur du harem, comme sur tout son territoire, Pausole tolérait mille cultes et en pratiquait lui-même plusieurs, afin de connaître tour à tour les consolations de divers paradis.
L'autel préféré du Roi était, sur un terrain du parc, un petit temple dédié à Dêmêtêr et Perséphone. Les deux déesses n'ayant plus d'adorateurs sur la terre écoutaient avec bienveillance celui-ci, qui se souvenait d'elles. À l'une il demandait surtout de bonnes moissons pour son peuple; à l'autre la faveur de ne lui être présenté que le plus tard qu'il se pourrait.