Satisfait par les stigmates dont il avait orné le piédestal vivant du seigneur Taxis, Giglio suivit le long couloir qui menait à la chambre à pain.
Comme le lui avait dit Rosine, l'infortunée Diane à la Houppe, dans cette prison farineuse, gémissait presque sur la pâte humide. Il ne la connaissait point, car les pages, pour des raisons qu'il est inutile d'exposer, n'étaient pas admis d'ordinaire à prendre le thé chez les Reines. Mais sitôt qu'il l'aperçut à la lueur de la bougie posée sur une petite table, il déplora de ne lui avoir pas été présenté avant qu'elle entrât au harem. Diane, ignorant qu'elle fût épiée par deux yeux fixes derrière les vitres, avait adopté une attitude d'intérieur qui déployait nonchalamment ses beautés si particulières. Elle reposait à l'orientale, les mains mêlées derrière la nuque, le dos couché sur des coussins et, sans doute pour prendre le frais après une journée torride, elle avait disposé ses jambes en losange, les plantes des pieds l'une contre l'autre. C'était son habitude de dormir ainsi. Giglio, bien que toujours comblé par des souvenirs encore récents, éprouva tout à coup que son esprit s'égarait vers des présomptions nouvelles, et il se retira, moins pour les abaisser momentanément que pour en méditer au contraire les chances de réussite immédiate et secrète.
Gracieux et le front aussi calme que si toutes les bombardes de la puissance royale ne l'eussent point visé depuis une heure, il entra sans frapper dans la salle du trône où Pausole encore frémissant achevait un mauvais dîner.
—Comment, te voilà? fit le Roi. Tu oses revenir?
Taxis, qui grignotait au bas bout de la table, se précipita vers la porte pour en barricader l'issue; mais Giguelillot vit l'intention; il ferma lui-même la serrure et remit la clef au ministre en lui disant:
—Voici, monsieur.
Pausole, debout, s'appuyait du poing sur la nappe et levait une main accusatrice:
—Te voilà! répéta-t-il. Vraiment, ton aplomb passe encore tes crimes! Ah! tu me fais entreprendre un voyage insensé, tu m'arraches à mon palais pour me jeter dans cette cour de ferme et tu m'abandonnes six heures durant, sans gardes, sans appuis, sans conseils, au milieu d'une révolution!... Tu postes une folle à mon chevet, tu égorges une paysanne, tu saccages la métairie et tu licencies mes soldats pour me laisser en butte à la fureur de la foule, aux démences de je ne sais quelle femme échappée du harem par ta faute encore!... Et à la fin de cette journée abominable, de pillage, de meurtre et de lèse-majesté, tu te présentes la toque en main avec un sinistre sourire!... Tu ne croyais donc pas me rencontrer vivant?
—Sire, répondit Giguelillot, je ne veux pas d'abord me hâter de prouver mon innocence, car ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de vous et de votre bien-être, plus sacré cent fois à moi-même que ne l'est mon propre salut.