Il y avait dans les trois chambres que je parcourus cinq lits et un berceau.
Dans deux des lits, il y avait déjà deux morts. Pour ceux-là, je ne pouvais leur délivrer que le permis d’inhumer.
Dans les trois autres gisaient une femme encore jeune et deux enfants.
Les deux enfants précédèrent leur mère de vingt-quatre heures, et si jamais j’ai contemplé un tableau étrangement sublime, ç’a été celui de la joie de cette mère à la pensée qu’elle ne survivrait point à ses petits, et que les deux pauvres anges ne faisaient que prendre les devants, sans doute pour lui retenir, au Paradis, une place à laquelle elle n’avait point autant de droits qu’eux.
Le vieillard fit une nouvelle pause. Mais, après ce deuxième temps d’arrêt, il parut à ses auditeurs que sa voix s’était éclaircie, qu’il parlait avec moins de gêne et de contrainte.
— Dès que je la vis, cette mère eut un cri d’honnête femme. Elle se redressa sur son oreiller.
« Monsieur le docteur, — supplia-t-elle — là, dans ce berceau, il y a un autre enfant, une petite fille, dont je ne suis que la nourrice. Je viens de la sevrer, précisément. Elle n’a rien encore. Emportez-la d’ici, la pauvre mignonne. Ça ne demande qu’à vivre. Après ça, s’il en est temps encore, vous reviendrez pour nous. Moi, je trouverai encore la force de soigner mes pauvres petits, et si Dieu veut que nous vivions, il nous sauvera.
Dieu ne les a point laissés sur la terre.
Il fut encore obligé de s’interrompre. L’émotion l’étranglait. Du revers de sa main ridée il s’essuya les yeux.
Joël et Maïna pleuraient aussi de leur côté.