Et puis, tout au fond de son esprit, vaguement, comme une survivance de cauchemar, elle découvrait des impressions bizarres dont sa mémoire, qui remontait bien haut pourtant, puisqu’elle la ramenait jusqu’à sa quatrième année, ne lui fournissait pas d’explications précises, de faits générateurs.
Il lui semblait voir d’autres figures indécises, estompées par un brouillard, une maison sombre, dans le noir de laquelle des êtres se mouvaient confusément. Des silhouettes passaient devant ses yeux, à l’instar de lointaines ombres découpées sur un fond de brume.
Vingt fois, elle avait eu la tentation de questionner à ce sujet le vieux docteur. Elle ne l’avait pas osé.
Puis les souvenirs se précisaient.
Elle se revoyait toute petite dans la riante demeure du quai Saint-Michel, courant dans le jardin ou sur la plage, au pied des remparts, donnant la main à son « oncle », ramassant des coquillages, se complaisant à creuser dans le sable des entonnoirs que le flot venait combler et niveler invariablement.
Elle se retrouvait dans les bras et sous les caresses, parfois un peu rudes, de Justine Kerbiel, débarbouillée, dressée, instruite dans la prière et les assiduités à l’église par la vieille et fervente Bretonne.
Le reste des événements se déroulait à la suite, comme les panneaux d’un diorama mécanique. Elle croyait entendre encore les paroles du docteur qui, six ans plus tôt, avait été pour elle la cause de sa première grande douleur :
— Décidément, cette enfant ne fait rien, n’apprend rien ici. La mère Sainte-Régine des Dames de la Sagesse m’a offert de la faire entrer comme pensionnaire dans un de leurs couvents de Paris, et…
— Ah ! monsieur, — s’était écriée Tina, — vous n’y pensez pas ? La pauvre mignonne vient tout juste de faire sa première communion cette année.
— Tina, tu n’y entends rien. Il faut bien que cette petite enfant fasse des études. Ce n’est pas moi qui peux lui enseigner ce qu’elle doit savoir. Et toi, t’en charges-tu ?