— Trêve de paraboles, docteur. Qu’entendez-vous par « la vérité » en cette occurrence ?
Le vieillard dut s’expliquer.
Et alors il exposa à la vieille dame, avec une sobriété de termes qui contenait bien des réticences, les privations matérielles et morales, les lentes, mais poignantes douleurs de l’impuissance à concilier les exigences de la vie sociale avec la pratique du bien telle qu’il l’entendait, lui.
Certes, elle la connaissait aussi bien que lui, son histoire.
Et, néanmoins, elle sentit son cœur se serrer, ses yeux se mouiller de larmes à cette énonciation navrante et franche.
L’ombre des grands rideaux retombant sur les baies des fenêtres empêcha les regards déjà vieillis et fatigués du médecin d’apercevoir les perles que l’émotion pendait aux paupières de la bienfaisante créature.
— Vous comprenez, n’est-ce pas, — conclut-il, — que je n’ai fait que mon devoir en montrant à Joël les deux aspects de l’existence qui s’ouvre devant lui. A Paris, avec les notes qu’il a obtenues, de la conduite, du travail et de l’intelligence, — elle ne lui manque pas, — il peut arriver à se créer une situation exceptionnellement brillante.
— Ta, ta, ta, — réclama Mme du Closquet, très émue, malgré tout. — Et c’est vous, mon vieil ami, qui donnez de semblables conseils à un jeune homme, qui voulez priver Saint-Malo d’un médecin de valeur ? Je ne vous comprends pas en vérité. Joël ne peut-il donc faire ce que vous avez fait, devenir comme vous un modèle de…
Il l’interrompit avec un geste qui exprimait autant le découragement que la modestie.
— Moi, chère amie, j’ai peut-être pris le mauvais chemin. Est-il bien sûr que ce fût le devoir ce que j’ai pratiqué si longtemps, au point que je touche aux bornes du repos sans avoir su m’assurer ce repos ? N’ai-je pas dépassé la mesure du bien à faire ? N’ai-je pas exagéré ma part de responsabilité ?