Et, quand je regarde ma vie sans fruit, quand je songe qu’elle peut, qu’elle doit même devenir vide dans un délai assez rapproché, je ne puis me permettre de conseiller à un enfant qui en est à ses premiers pas de suivre un sentier qui aboutit peut-être au découragement final. Ai-je tort ? Prononcez.

— Je juge que vous avez tort, — prononça presque tranquillement Mme du Closquet.

Le Budinio ne protesta pas contre l’arrêt.

Il avait pris depuis longtemps l’habitude de tenir les paroles de sa vieille amie pour des oracles.

Elle reprit, recueillant un à un les mots du docteur et les retournant contre lui :

— Votre vie va devenir vide, dites-vous ? Pourquoi ? Allez, je vous comprends bien. Vous faites allusion à votre foyer si plein, si débordant de jeunesse en ce moment. Je viens de chez vous, je le répète, et j’ai vu le tableau de ces deux adolescences, côte à côte, et je vous dis, en ma qualité de vieille amie : « Docteur Le Budinio, si votre vie devient vide, ce sera parce que vous l’aurez bien voulu. »

Nul ne songe à vous quitter. Il me paraît, au contraire, que vous êtes entouré par de jeunes arbrisseaux qui ne demandent qu’à grandir pour unir leurs branches au-dessus de votre front et abriter vos cheveux blancs de leur fraîche affection.

Le docteur ne put se défendre d’un tressaillement.

Avec une acuité de vision extraordinaire, Mme du Closquet venait de lire en lui, de déchiffrer sa pensée, de pénétrer les recoins les plus intimes de son cœur. Elle possédait son secret.

— Voyons, mon ami, parlons sérieusement. Pourquoi renvoyer Joël à Paris ? Gardez-le près de vous, aidez-le de votre expérience. Il deviendra l’homme de bien que vous avez été ; il continuera vos traditions.